‹ Théatre choisi (volume 3)Chapitre 35 sur 373 · ACTE IV, SCliNi: II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCliNi: II

CHIMÈNE

Reprenons donc aussi ma colère afl'uiblie: Pour avoir soin de lui faut-il que ji; m'oublie? On le vante, on le loue, et mon cœur y consent! Mon honneur est muet, mon devoir iiiipuissanl ! Silence, mon amour, laisse agir ma colère; S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père; Ces tristes vêtements, où Je lis mon malheur, Sont les premiers ellels qifail produits sa valeur; Et quoiqu'on <lie ailleurs dun cn-ur si ma.siianimc. Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments. Voile, crêpes, habits, lu','ubres ornements. Pompe où m'ensevelit sa première victoire, (loutre ma passion soutenez bien ma gloire; Kt lorsque mon amour prendra trop de pouvoii-, Paibiz a mon esprit de mon triste devoir, Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

ELVIRE

Modérez ces transports, voici venir l'infante.

SCÈXE II

L'INFA.NTE, CHIMÈXE, LÉOXOll, KLVIRE.

l'infante.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIUÈNE.

Prenez bien plutôt part à la commune joie,

Et g-oùtez le bonheur que le ciel vous envoie.

Madame : autie que moi n'a dioit de soupirer.

Le péril dont Rodrigue a su vous retirer,

Et le salut public que vous rendent ses armes,

A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes:

Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;

Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

l'infante.

Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

CHIMÈNE

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ; Et je l'entends partout publier hautement Aussi brave guerrier que malheureux amant.

l'infante.

Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?

Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire ; 11 possédait ton àme, il vivait sous les lois; Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.

r.HIilÈNE.

Chacun peut la vanter avec quelque justice, Mais pour moi sa loiumg-e est un nouveau supplice. On aigrit ma douleur en l'élevant si haut: .le vois ce que je j)erds quand je vois ce qu'il vaut. Ah, cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! PI us j'apprends son mérite et plus mon feu s'augmen- Cependant mon devoir est toujours le plus fort, [te : Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

L'iNr.VNTE.

Hier ce devoir te mit en une haute estime; L'effort que tu te fis parut si magnamine, Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour. Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle?

CHIMÈNE

Ne vous ohéii' pas me rendrait criminelle.

l'infante.

(^e qui fut juste alors ne l'est plus aujourdliui. Rodrigue maintenant est notre unique appui, l/espérance et l'amour d'un peuple (jiii l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du Maure. Le roi même est d'accord de cette vérité, Que ton père en lui seul se voit ressuscité; Et si tu veux enlln qu'en deux mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine puhlique. Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis, De livrer sa patrie aux mains des ennemis? Contre nous ta poursuite est-elle légitime? Et pour être punis avons-nous part au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser: Je te voudrais moi-même en arracher l'envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

CHIMÈNE

Ah ! ce n'est pas à moi d'avoir tant de honte ; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amours'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

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