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XIII INTRODUCTION

l’extraordinaire génie bouffe de l’auteur du Malade imaginaire et du Bourgeois gentilbomme, il faut bien convenir que Boileau était dans son rôle en marquant sa préférence pour l’art le plus haut.

Au lendemain de la mort de Molière, mesurant sa grandeur au vide irréparable que sa perte creusait, la plupart des gens de lettres étaient de l’avis de Boileau. La Fontaine, qui n’avait pas attendu Boileau pour proclamer que Molière était «son homme», composait en termes catégoriques son épitaphe :

Sous se tombeau gisent Plaute et Térence,

Er cependant le seul Molière y gt.

Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit, Dont le bel art réjouissait la France.

[Us sont partis. Er j'ai peu d'espérance De les revoir. Malgré tous mes efforts,

Pour un long temps, selon toute apparence, Térence, et Plaute, et Molière sont morts.

Chapelain lui-même *, et ce point lui doit être compté, lPappelle « notre Molière, le Térence et le Plaute de notre siècle ». Bayle écrit à son frère cadet ** que « l’antiquité n’a rien qui surpasse le génie de Molière dans le comique, n’en déplaise à Aristophane, Plaute et Térence ». Bussy enfin ***, expert difficile, n’avait même pas attendu la mott de Molière pour trouver ses ouvrages (incomparables » et pour écrire qu’il avait « surpassé » Térence en le copiant.

Aussi bien, deux ans à peine après sa mort, était-on unanime à constater qu’il n'avait point été remplacé : c’est sans doute que le génie demeure irremplaçable. Bayle, dans la lettre du 8 mars 1675 dont nous avons déjà cité un fragment, écrit que depuis la disparition de Molière, il ne voit «aucune comédie qui vaille la peine d’être lue». Et ïl ajoute : « Hauteroche, comédien de l'Hôtel de Bourgogne, en fait quantité ; mais c’est un auteur de balle en comparaison de l’autre». À mesure que les années passent, le vide s'accroît sur la scène comique. Turenne meurt en cette même année 1675, et l’on dit en parlant des officiers généraux qui lui succédèrent au maréchalat qu’ils étaient «la monnaie de Turenne ». De Molière disparu, on n’eut

* Lettre à Ferrari, 4 juin 1673, Œ., t. IL, p. 820. #* Lettre à son frère cadet, 8 mars 1675.

**% Lettre au P. Rapin, 24 août 1672.

même point la monnaie : ni Hauteroche *, ni Baron, s Brueys et Palaprat, ni d’Allainval, ni Barthe, ni Desmahis ne purent prétendre à lui succéder. La comédie, selon 1 mot de Boileau, «avec lui», parut « terrassée ».

Seuls, les puristes faisaient des réserves. Boileau lui-même, qui admiraïit sa vertu comique, trouvait que le style d Molière se ressentait quelquefois d’une trop hâtive facture : à l’en croire, dit l’auteur des Bo/zana, (Molière pensait toujours juste, mais il n’écrivait pas toujours juste, parc qu’il suivait trop l'essor de son premier feu et qu'il 1 était impossible de revenir sur ses ouvrages » **. Les délicats allèrent même plus loin : La Bruyère, tout en reconnaissant à Molière un feu, une « naïveté », une plaisanterie: une portée morale, qu’on ne trouve point dans Térence: jugeait le poète latin supérieur par la pureté, l'élégance: la politesse du style : «Il n’a manqué à Molière, constate: t-il un peu sévèrement, que d'éviter le jargon et le barbarisme et d'écrire purement»***, La même critique est reprise pai Bayle : «Il lui échappait fort souvent des barbarismes»**#* et par Fénelon : « En pensant bien, il parle souvent mal ! Térence dit en quatre mots,avec la plus élégante simplicite ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphore qui approchent du galimatias » FFE,

Il y aurait beaucoup à redire sur ces reproches, si c’et était le lieu; et, bien qu’il ne soit pas niable que Molièr pèche parfois par quelques incohérences dans les mét phores, ou quelque embarras dans les constructions, fl avait lui-même répondu par avance aux critiques de L} Bruyère et de Fénelon, en faisant observer, dans /7 Critig: de l’École des femmes, que la plupart des fautes de style qu’o lui reproche sont des traits de caractère, qui ajoutent la vérité de la peinture. « Pour ce qui est des efants pæ l'oreille, objecte-t-il avec raison dans Z Critique, ils ne sont

* 4 Hauteroche, a noté Le Breton, essaie de copier Sganarelle dans les ÆApparences trompeus: ou les maris infidèles (x673), Le Médecin malgré lui dans Crispin médecin (1676), La Comtesse d’Escai bagnan dans /es Nobles de province (1678), les Précieuses ridicules et les Femmes savantes dans 1 Bourgeois de qualité (1690). Mais il était plus facile d’injurier Molière que de limiter : cul qui lui empruntaient des sujets ou des titres, des situations et des bons mots, n’avaient poÿ)} comme lui le génie de l'observation, et la fâculté créatrice Rapprochés de lui-même, s’anéantissent. » Hisfoire de la langue et de la litférature françaises, dirigée par Petit de Jullevilil (t V:p. 66.)

*X Bolzana, XIX, p. 23, t. V, éd. Saint-Marc.

*X* Les Caractères, chap. Des ouvrages de l'esprit, n° 38, 4° éd., 1689.

*k#* Dictionnaire critique, att. Poquelin.

#4 Lettre à l’Académie, ch. VII, 1715.

4 IN TRODUC TION

plaisants que par rapport à Arnolphe; l’auteur n’a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l’homme, et peint d’autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu’a dite Agnès comme la chose la plus belle du monde, et qui lui donne une joie inconcevable » *,

Aussi bien n'est-ce point sans raison qu’on a représenté à La Bruyère et aux délicats que « le prétendu jargon de Molière » était mis là « pour mieux peindre la nature », qu’ « un paysan, un valet ne doivent pas parler aussi exactement qu’un homme qui postule une place à l’Académie » ##,

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