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II. — MOLIÈRE AU XVIII® SIÈCLE

Seul ou presque seul parmi ceux qui comptent, Vauvenargues reprend, au xvirie siècle, les critiques de Fénelon, sur le style de Molière : « On y trouve, écrit-il, tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poëtes moins corrects et moins purs que lui». Et il choisit pour appuyer son dire un exemple un peu inattendu et singulier, celui du poème du l/7/-de-Gräce : « On n’est pas toujours satisfait » *#*,

Beaucoup plus pénétrant et moins entier, Marmontel, s’il accorde à La Bruyère que Molière n’écrit point toujours Hess n’accepte pas le reproche du jargon. « Quel est e jargon que Molière aurait dû éviter ? écrit-il éloquemment. Ce n’est certainement pas celui des Précieuses et des Femmes savantes. Il est de l’essence de son sujet. Ce n’est pas celui d’Alain ou de Georgette : il contribue à caractériser leur naïveté villageoise et à rendre encore plus saillant le ridicule de celui qui en fait les gardiens d’Agnès. Ce n’est pas non plus celui que Molière fait parler quelquefois aux gens de la cour et du monde : car il n’imite les singulatités recherchées de leur langage que pour tourner en ridicule cette même affectation. Nulle recherche dans le langage du WMisanthrope, ni du Chrysale des Femmes savantes, ni du Cléante de Tarfuffe, ni dans la prose de l’Aware; et ce que l’on appelle le jargon du monde, il le réserve à ses . marquis ». Et malicieusement, le critique ajoute : « Je soupçonne dans La Bruyère UN PEU DE JALOUSIE DE MÉTIER

* La Critique de l’École des femmes, scène vi. ** Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère, 1701.

*+x Réflexions critiques sur quelques poètes.

POUR LE PREMIER PEINTRE DE MŒURS; et l’ons’en aperçoit surtout à la manière dont il a parlé du Tartuffe » *.

La même flèche que lance Marmontel à La Bruyère, Voltaire la décoche à Fénelon : « On s’est piqué à l’envi, dit-il, de décrier le vers de Molière en faveur de sa prose, sut la parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet donner la préférence à la prose du grand comique, ET QUI AVAIT SES RAISONS POUR N’AIMER QUE LA PROSE POÉTIQUE; mais. il faut convenir qu’à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de ces vers admirables, qui s’impriment facilement dans la mémoire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartuffe, sont écrits comme les Sarires de Boileau. L’Ay»bhitryon est un recueil d’épigrammes et de madrigaux fait avec att qu’on n’a point imité depuis » **,

La Harpe, sur ce point, renchérit encore sur Voltaire :

Qu'est-ce qui égale Racine dans le dialogue ? demandet-il. Qu'est-ce qui à un aussi grand nombre de ces vers pleins, de ces vers nés, qui n’ont pas pu être autrement qu’ils le sont, qu’on retient dès qu’on les entend, et que le lecteur croit avoir faits ?» Réponse : « C’est Molière ». Et La Harpe continue : « Quelle foule de vers charmants! Quelle facilité! Quelle énergie! Surtout quel naturell Ne cessons de le dire : le naturel est le charme le plus sûr et le plus durable; c’est le naturel qui rend les écrits des anciens si précieux... C’est le naturel qui distingue le plus les grands écrivains, parce qu’un des caractères du génie est de produire sans effort; c’est le naturel qui a mis La Fontaine, qui n’inventa rien, à côté des génies inventeurs ; enfin c’est le naturel qui fait que les lettres d’une mère*** à sa fille, sont quelque chose, et que celles de Balzac et de Voiture... sont, comme dit Sosie, rien ox peu de chose... Il (Molière) plaît autant à la lecture qu’à la représentation, ce qui n’est arrivé qu’à Racine et à lui; et même, de toutes les comédies, celles de Molière sont à peu près les seules que l’on aime à relire » *FF+k,

ee éloge que celui du naturel de Molière, et particulièrement justifié, sans aucun doute, en un siècle qui commença par l’abus d’une raison un peu sèche et finit par

* Éléments de littérature, art. Jargon.

** Le siècle de Louis XIV,

**k Mme de Sévigné.

*H#X Lycée, 2° partie, L I, chap. vi, section première.

HV IN 1502 UCTION

les débordements d’une sensiblerie larmoyantel Voltaire, qui incarne l'esprit de son temps, n’avait d’ailleurs cessé, et à tous les points de vue, de faire l'éloge de Molière, « l’inimitable » Molière. Déjà, s’adressant à lui dans X Temple du goût, il lui disait :

Tu jus le peintre de la France :

Nos bourgeois à sots préjugés,

Nos petits marquis rengorgés,

Nos robins toujours arrangés

Chez toi venaient se reconnaître

Er fu les aurais corrigés

Si l'esprit bumain pouvait l'être.

S’il lui reproche par ailleurs * d’avoir « déféré au goût du peuple. dans ses farces, dont le seul titre annonce du bas comique », il s’empresse d’ajouter que «Molière ne pensait pas que Xs Fowrberies de Scapin et le Mariage forcé valussent /”Avare, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, où fussent du même genre », et qu’au teste « ce bas comique était nécessaire pour soutenir sa troupe ».

S'il convient que Molière, «tout admirable qu’il est dans son genre, n’a ni des intrigues assez attachantes ni des dénouements assez heureux », il en rejette la faute sur les difficultés de l’art dramatique **, Et dans une lettre à Me du Deffand, il écrit spirituellement et magnifiquement: « On m'a lu un éloge de Molière qui durera autant que la langue française : c’est le Tartuffe » ***,

Le président des Brosses, toujours judicieux, estime que «les bonnes pièces de Molière » sont «excellentes » par toutel’Europe*K**, et «des chefs-d’œuvre pour nous», déclare que « quiconque, à ce jour et à jamais, voudra connaître à fond la nation française du siècle passé, n’aura qu’à lire Molière pour la savoir sur le bout du doigt» et qu’il soutint à un contradicteur « que nul homme n’était jamais allé aussi loin dans son art que Molière dans le sien, c’està-dire qu’il était encore plus grand comique que Homère n’était grand lyrique, que Corneille n’était grand tragique, que Raphaël n’était grand peintre, que César n’était grand Capitaine Peer,

* Voltaire, Vie de Molière, Les Fourberies de Scapin.

** Id., ibid., Le Malade imaginaire.

#*X* Lettre à Mme Ja Marquise du Deffand, 6 septembre 1769.

*kkk Notamment en Angleterre où elles étaient traduites, adaptées, imitées.

####k Ces propos du président des Brosses sont cités par Sainte-Beuve dans son article du 19r novembre 1852. Cf. Causeries du Lundi, t. VII, pp. 97-98 et Maurice Allem, /. «., note à s1.

D’Alembert, dans son Discours préliminaire de lEncyclopédie, note que « Molière, par la peinture fine des ridicules et des mœurs de son temps, laisse loin derrière lui la comédie ancienne ». Et quoique Rousseau, dans sa demi-folie, trouve que le théâtre de Molière « soit une école de vices et de mauvaises mœurs », il ne peut s’empêcher de rendre hommage au «plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus » et « des talents duquel » il est « plus admirateur que personne » *. Quant à la pièce rousseauiste

v’écrit, pour refaire vertueusement / Misanthrope, Fabre ’Eglantine, on sait assez que ce Philinte, honorable et médiocre, marque la distance considérable qui sépare le génie du talent le plus moral.

Au xvirre siècle, la précellence comique du théâtre de Molière est incontestable. « Après la mort de Molière, a écrit André Le Breton, il faut attendre jusqu’à Regnardet Dancourt pour rencontrer des comédies qu’il soit intéressant de comparer avec les siennes, et, pour en rencontrer où il y ait du génie, il faut attendre jusqu’à Marivaux » **. Encore qu’on puisse trouver qu’il y ait quelque hyperbole à accorder à Marivaux, qui est d’ailleurs quelquefois exquis, souvent aussi un peu bien subtil ou maniéré ***, du génie, et spécialement du génie comique, la constatation du critique universitaire ne laisse pas d’être en somme exacte. Aucun comique ne se trouve de force, après Molière, à recueillir tout entier son héritage. L’un de ceux qui s’en fit une petite part, Gresset, l’auteur de ce Méchant, si spirituellement et finement écrit, mais si mal composé, le reconnaît sans ambage dans le discours qu’il prononça, le 25 août1764, pour recevoir à l’Académie Boissy, qui remplaçait Destouches : «Plus profond, plus élevé, plus créateur que les maîtres renommés des théâtres d'Athènes et de Rome, législateur enfin et souverain de l'empire dramatique, Molière donna des lois invariables, y laissa des monuments immortels. et charma son siècle et l’avenir. C’est le sort des génies supérieurs : ils paraissent, ils donnent la loi, l'éclat de leurs prédécesseurs s’efface, 7/5 règnent sans rivaux el meurent Sans SUCCeSSeurs ».

* Lettre à d’ Alembert sur les spectacles.

*%.A. Le Breton, Zr., p.72

*#* Marivaux d’ailleurs n’admitait pas Molière, et, dans son atticle du 16 janvier 1804 sur Marivaux, Sainte-Beuve en donne pour raison que Marivaux avait le goût précieux; après avoir cité quelques lignes de cet auteur, le sagace critique écrit : « Voilà le Mascatille, le Trissotin et le retour au jargon de l'Hôtel de Rambouillet», Cf.Causeries du Lundi, t. IX, p. 356.

es INTRODUCTION

Plus ri encore, Chamfort, qui, dans la dernière partie du siècle, en dressa le bilan dans son œuvre diverse, note expressément dans son É/oge de Molière : « Depuis sa mort, tout ce que peut faire l’esprit venant après le génie, on l’a vu exécuté. Mais ni Regnard, toujours bon plaisant, toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses pièces privées de moralité, ni Dancourt, soutenant

par un dialogue vif, facile et gai une intrigue agréable, quoique licencieuse gratuitement, ni Dufresnoy, toujours

lein d’esprit, philosophe dans les détails, très peu dans ’ensemble.., ni quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages * dans le genre où Molière en a tant donné : rien n’a dédommagé la nation, forcée enfin d’apprécier ce grand homme, es voyant sa place vacante pendant un siècle ».

On ne saurait qu’applaudir à ces lignes de Chamfort et ajouter que la place de Molière demeura vacante plus d’un siècle; car, sauf les fantaisies étincelantes de Beaumarchais, que pourrait-on rapprocher de ses chefs-d’œuvre en ce dix-huitième siècle finissant, où l’ennuyeux Sedaine prolonge le comique doucereux et «larmoyant» de La Chaussée, où Florian et Colin d’Harleville tombent dans larlequinade ou dans la comédie de genre insignifante et molle.

Il semble même, comme l’a noté Sainte-Beuve **, que le triomphe de Molière ne fut jamais plus grand qu’entre les années 1794 et 1800 : les transports d’un public ramené, aptès la fin de la dictature de Robespierre, aux plaisirs et au rire de la scène ; un esprit général toujours « philosophique » certes, mais revenu de l’hypocrisie et de l’emphase; l’ensemble enfin, probablement unique, et la perfection des comédiens français chargés des rôles comiques, — tout concoutut à la vogue incomparable d’un théâtre dont l’auteur, au dire de Palissot ***, exerçait alors sur les Français comme une ( magistrature ».

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