‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 10 sur 619 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

One grande princesse à ce point s'oublier Que d'admettre en son cœur un simple cavalier1 ! Et que diroit le Roi ? que diroit la Caslille * ? Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90

l'infante. ,

Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang /a ■&& ftc-v i Avant que je m'abaisse à démentir mon rang, TV l '^A/' ' * ' Je te répondrais bien que dans les belles âmes Le seul mérite a droil de produire des flammes ; Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 05

Mille exemples fameux pourraient l'autoriser ; Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage; La surprise des sens n'abat point mon courage 3 ; Et je me dis toujours qu'étant fille de roi4, Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100

Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre, Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre. . Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, wj ,

Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens ' >' '* " • Ne t'étonne donc plus si mon àme gênée ^^4 «/ • 105 Avec impatience attend leur hvmén<ee~:

Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui B : C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture ; Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110

Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, Mon espérance est morte, et mon esprit guéri9. » Je souffre cependant un tourment incroyable Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable ; Je travaille à le perdre, et le perds à regret ; 115

Et de là prend son cours mon déplaisir secret. < , (

Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne7 ^cv^ ; ' A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne"; > ' ' Je sens en deux partis mon esprit divisé : Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé , - ^A 120

1. Var. Choisir pour votre amant un simple chevalier! (1637 in-4*)

2. Var. Et que dira le Roi ? que dira la Castille? Vous souvenez-vous point de qui vous Êtes fille ?

l'ist. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang Plutôt que de rien taire indigne de mon rang. (1637-51)}

3. Var. Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. (1657-56)

4. Var. Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi iou du

|Roi.) (1637-56) i 5. Var. Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. (1637-56) I* 6. Quart, pour guéri, dans l'édition de 1637 in-12. 1 7. Var. Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. (1037-60)

18 LE GID.

dx*t~*t

Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite :

Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite^ /

Ha gloire et mon amour ont pour moi tant ôVappas, t? A- *""»**

Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.

LÉONOR

Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125

Sinon que de vos maux avec vous je soupire :

Je vous blamois tantôt, je vous plains à présent :

Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant Z-^"rn^*v*)

Votre vertu combat et son charme et sa force,

En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130

Elle rendra le calme à vos esprits flottants.

Espérex donc tout d'elle, et du secours du temps ;

Espérex tout du ciel : il a trop de justice » . / ,

Pour laisser la vertu dans un si long supplice, %.f »****'*** r

l'infante.

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135

LE PAGE

Par vos commandements Chimène vous vient voir.

l'infante, à IJonor.

Allez l'entretenir en cette galerie.

léonor. , /

Voulex-vous demeurer dedans la rêverie wt hu^,

LOTANTE. v^<. ,

Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,

Remettre mon visage un peu plus à loisir. ■ < ~<--»-*^ UO

Je vous suis.

Juste ciel, d'où j'attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède : Assure mon repos, assure mon honneur.

Dans le bonheur d autrui je cherche mon bonheur : Cet hyménée à trois également importe ; 145

Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D'un lien conjugal joindre ces deux amants, C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène, Et par son entretien soulager notre peine. 150

1. Var. Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-66).

çt. Var. Pour sou II ri r la vertu si longtemps au supplice. (1637-56)

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