SCÈNE I
SABINE
Prenons parti, mon àme, en de telles disgrâces :
Soyons femme d'Horace, ou sœur des Guriaces ;
Cessons de partager nos inutiles soins ;
Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
Mais, las ! quel parti prendre en un sort si contraire T 715
Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère ?
La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux,
Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.
Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres ;
Soyons femme de l'un ensemble et sœur des autres : 120
Regardons leur honneur comme un souverain bien ;
Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
La mort qui les menace est une mort si belle.
Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
N'appelons point alors les destins inhumains; 725
Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains ;
Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'a la gloire
Que toute leur maison reçoit de leur victoire ;
Et sans considérer aux dépens de quel sang
Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730
Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:
En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie, 735
J'ai trouve les moyens d'en tirer de la joie,
Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur1,
Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
1. Voltaire dit au sujet de cette première scène, qu'il juge absolument inutile : « Les comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle des femmes ; les auteurs avaient cette complaisance pour elles. »
2. Var. Et puis voir maintenant le combat sans terreur. (1641-56)