ACTE Y, SCÈNE III
C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
k voir la vertu pleine en ses moindres effeis ;
C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ;
Eux seuls des Trais héros assurent la mémoire. 1720
Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux
Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
Bien que l'occasion , moins haute ou moins brillante,
D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725
Et pour servir encor ton pays et ton roi.
Sire, j'en ai trop dit ; mais l'affaire vous touche; Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
VALÈRE
Sire, permettez-moi...
TULLE
Valère, c'est assez:
Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ; 1750
J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes.
Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature , et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735
Ne sauroit lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable. Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740
Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Âlbe à Home asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745
Et je serois sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes ; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États ; 1750
Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Home dissimule 1755
Ce que dès sa naissance elle vit en Ilomule : Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime :
Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime * ; 4760
Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ;
D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
Vis pour servir l'État ; vis, mais aime Valère :
Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère ;
Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765
Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.
Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse1; Chassez de ce grand cœur ces marques de foiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez. 1770
Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice; Et nous aurions lé ciel à nos vœux mal propice, Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvoient les moyens de le purifier : Son père en prendra soin ; il lui sera facile 1775
D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un môme zèle Achève le destin de son amant et d'elle, 1780
Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
1. Souvenir de l'historien Florus (livre I, chap. m): Abs*ulit virtuê parricidam, et faeinus intra gloriam fuit : « la valeur emporta le parricide, et la gloire voila le crime. »