ACTE 1Y, SCÈNE Vi
Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux :
Tous les monstres d'Egypte ont leurs temples dans Rome ;
Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme ;
Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425
Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs ;
Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,
L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.
Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout : 1450
Mais si j'ose enlre nous dire ce qui me semble, Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble ; Et me dût leur colère écraser à tes yeux, Nous en avons beaucoup pour être devrais Dieux f. Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, 1435 Les vices détestés, les vertus florissantes ; Ils font des vœux pour nous qui les persécutons9 ; Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles ? - 1440
Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, Et lions au combat, ils meurent en agneaux. J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix ; commençons par son gendre ; Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445
Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.
l.Var. [Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux.] Peut-être qu'après tout ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de sages politiques, Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir. [Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, Les vices détestés, les vertus florissantes;] Jamais un adultère, un traître, un assassin; Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin : Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère ; Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère; [Us font des vœux pour nous qui les persécutons»] (1645-^6) — Au sujet des quatre premiers de ces vers supprimés par Corneille en 1660, nous lisons dans l'avertissement placé par Joly en tête de l'édition de 1138 des Œuvres de Corneille : « Quoique ces vers n'expriment que le doute vague d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient suspectes toutes les autres reli- §ions, et qui n'avoit aucune connoissance des preuves évidentes e la nôtre, M. Corneille s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer. »