ACTE V, SCENE III
Mon amour, par pitié, cherche à tous soulager ' :
Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,
Et sait qu'un autre amour en est le seul remède.
Puisqu'un si grand mérite a pu tous enflammer,
Sa présence toujours a droit de vous charmer : 1590
Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée...
PAULINE
Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,
Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi ?
Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595
Quels efforts à moi-même il a fallu me faire ;
Quels combats j'ai donnés pour te donner un cœur
Si justement acquis à son premier vainqueur ;
Et si l'ingratitude en ton cœur ne domine,
Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline : 1600
Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;
Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement ;
Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,
Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
Si tu peux rejeter de si justes désirs, 1605
Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;
Me désespère pas une âme qui t'adore.
Je tous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi ; 1610
Hais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,
Je ne tous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.
C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.
PAULINE
Ah ! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615
Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.
La nature est trop forte, et ses aimables traits
Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais :
Un père est toujours père, et sur cette assurance
J 'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620
Jetez sur votre fille un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,
1. Var. Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager : Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies. (1643-56)
Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,
Et qu'elle changera, par ce redoublement, 4625
En injuste rigueur un juste châtiment.
Nos destins, par vos mains rendus inséparables,
Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables ;
Et vous seriez cruel jusques au dernier point,
Si tous désunissiez ce que vous avez joint. 4630
Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire,
Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire
Biais vous êtes sensible à mes justes douleurs,
Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.
FÉLIX
Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père ; 1635
Rien n'en peut effacer le sacré caractère :
Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé ;
Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible ? 1610
Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché '? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme ? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645
Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux ?
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce !
Après avoir deux fois essayé la menace,
Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,
Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650
Après m'avoir montré cette soif du baptême,
Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,
Vous vous joignez ensemble 1 Ah I ruses de l'enfer !
Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher ?
Vos résolutions usent trop de remise : 4Gr>5
Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers, Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, 46G0
Et qui par un effort de cet excès d'amour *f Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.