MONSEIGNEUR
Vous serez peut-être étonné de voir votre nom à la tête de cet ouvrage; et si je vous avois demandé la permission de vous l'offrir, je doute si je l'aurois obtenue. Mais ce serait être en quelque sorte ingrat que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m'avez toujours honoré. Quelle apparence qu'un homme qui ne travaille que pour la gloire se puisse taire d'une protection aussi glorieuse que la vôtre? Non, Monseigneur, il m'est trop avantageux que Ton sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents, que vous prenez part à tous mes ouvrages, et que vous m'avez procuré l'honneur de lire celui-ci devant un homme dont toutes les heures sont précieuses9. Vous fûtes témoin arec quelle pénétration d'esprit il jugea de l'économie de la pièce, et combien l'idée qu'il s'est formée d'une excellente tragédie est au delà de tout ce que j'en ai pu concevoir. Ne craignez pas, Monseigneur, que je m'engage plus avant, et que n'osant le louer en face, je m'adresse à vous pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu'il serait dangereux de le fatiguer de ses louanges ; et j'ose dire que cette même modestie, qui vous est commune avec lui, n'est pas un des moindres liens qui vous attachent l'un a l'autre. )<» modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec toutes les qualités et du cœur et de l'esprit, qu'avec un jugement qui, ce semble, ne devrait
1. Cette dédicace n'a été insérée, du vivant de Racine, que dans l'édition originale de 1670.
t. Charles-Honoré d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, était né le 7 octobre 1646. 11 mourut le 5 novembre 1711. Racine l'avait connu très-jeune à l'hôtel de Luynes. Il avait été, comme Racine, mais plus tard que lui, élève de Lancelot. Saint-Simon, dans ses Mémoires, a dit du duc de Chevreuse qu'il était « né avec beaucoup d'esprit naturel, d'agrément dans l'esprit..., de facilité pour le travail et pour toutes sortes de sciences. » liais ce qu'en lui il a loué surtout, ce sont ses vertus, « sa douceur, sa mesure, sa modestie, .. Ja droiture de son cœur. »
s. 11 s'agit de Colberttdont le duc de Chevreuse avait épousé la fille aîné* en 1667.