ENTRE
être le fruit que de l'expérience de plusieurs années, qu'avec mille belles connaissances que tous ne sauriez cacher à vos amis particuliers» tous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous, c'est sans doute une vertu rare en un siècle où Ton fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement i la tentation de parler de vous. 11 faut qu'elle soit bien violente, puisque je n'ai pu y résister dans une lettre où je n'avois autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis,
HoMSIIGRimi,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés delà décrier. 11 n'y a point de cabale qu'ilsn'aient faite, point de critique dont ils ne sesoient avises». Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisois trop cruel. Pour moi, je croyois que le nom seul de Néron faisoit entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'Us raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il étoit honnête homme dans ses premières années. Il ne fout qu avoir lu Tacite pour savoir que s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s agit point dans ma tragédie des affaires du dehors. Néron est ici dans son particulier et dans sa famille. Et ils me dispenseront de
i. Cette préface est celle de l'édition de 1670.
nnmK^ïimfCWxfut d'abord refu froidement et n'eut au début qu'un petit nombre de représentations. « Ce n'est qu'avec le temps, dit Yoltaire ml»
"dTToJfîT?- reTirnl# PUbllC' » V°*M ,a *Û * K a" •«mie U de son édition des (Kuvrei de Racine, p. M3-S38.
leur rapporter tous les passages qui pourraient bien aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.
D'autres ont dit, au contraire, que je l'avois fait trop bon. J'avoue que je ne m'étois pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron. Je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais e'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome. Il n'a pas tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs. A cela prés, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnoisse.
Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont plaints que j'en eusse fait un très-méchant homme et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre. « Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avoit une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cty'us abditi* adhuc vitiis mire eongruebat*. »
Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Bntannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface d' Andromaque*, les sentiments d'Aristote sur le héros de la tragédie ; et que bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très-capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.
Mais, disent-ils, ce prince n'entroit que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu *. Je n'aurois point parlé de cette objection, si elle n'avoit été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit4, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des Empereurs.