Annales, livre XIII, chapitre i
S. Voici le passage dont Racine reut parler; c'est la fin delà préface d'indromaquc : c Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons ni tout à fait
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u. *,» m. ~— . ^^— «v. „.« „., parce qu'on n'a point pitié Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-A-dire une vertu capable de foiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les taise plaindre sans les faire détester. »
s, Narcisse se tua au commencement du régne de Néron. À
4. Corneille reconnaît lui-même, dans VRsame* de son Béracltits, qu'il a I
prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas. I
Junie ne manque pas non plus de censeurs. Us disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'au r oient- ils à me répondre si je leur disois que cette Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cinna, comme la Sabine d'Horace? Hais j'ai à leur dire que s'ils avoient bien lu l'histoire, ils auraient trouvé une Junia Galvina, de la famille d'Auguste, sœur de Silanus, à qui Glaudius avoit promis Octavie. Cette Junie étoit jeune, belle, et, comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum '. Elle aimoit tendrement son frère ; « et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion*. • Si je la représente plus retenue qu'elle n'étoit, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu.
L'on trouve étrange qu'elle paroisse sur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie*. Mais, disent-ils, cela ne valoit pas la peine de la faire revenir. Un autre l'auroit pu raconter pour elle. Us ne savent pas qu'une des régies du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action ; et que tous les anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose â dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit, et qu'ils s'en retournent en un autre.
Tout cela est inutile, disent mes censeurs. La pièce est finie au récit de la mort de Britannicus, et l'on ne devroit point écouter le reste. On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout. C'est ainsi que dans YAntigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon après la mort de cette princesse, que j'en ai employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de Junie, â la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.
Que faudroit-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose seroit aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne
1. « La plus charmante des jeunes femmes. » — Ce passage est extrait de VApocolokyntotis, $eu de morte Claudii Cxsarti Indus, chap. vin.
S. a Fratrum, non incestum, sed incustoditum amorem ad infamiam traxK (yUtUtiu). » (Annales, livre XII, chapitre iv.)
S. Plus tard. Racine supprima la scène où se lisaient ces quatre vers, et qui ne se trouve que dans l'édition de 1970, où elle est la vi« de l'acte Y. Voyei ci-après la variante du vers 1047.
faudrait que s'écarter du naturel pour te jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés ▼ers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre, d'autant 'plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants*. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces Messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire ? De quel front oserois-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir delà pensée d'un ancien*, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer ; et nous devons sans cesse nous demander: « Que diraient Homère et Virgile, s'ils lisoient ces vers? que dirait Sophocle, s'il voyoit représenter cette scène ? » Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages. Je l'aurais prétendu inutilement. Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron ; ted loquentur tamen*.
Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface, que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète malintentionné, malevoli veteris pœUe \ et qui venoit bri-
1. Les personnages de Corneille auxquels Racine fait ici allusion sont Attila, dans la pièce de ce nom , Agésilas ou Lysander, dans l'ÂÇétilm ; César et Cornétie, dans Pompée.
1. Longin dit au chapitre xn du Traité du Sublime (traduction de Boileau) : « Ces grands hommes... nous élèvent l'Ame presque aussi haut que l'idée que nous avons conçue de leur génie, surtout si nous nous imprimons bien ceci en nous-mêmes : « Que penseraient Homère ou Démosthène de ce que je dis, « s'ils m'ècoutoientf et quel jugement feroient-ils de moi? » En effet, nous ne croirons pas avoir un médiocre prix à disputer si nous pouvons nous figurer que nous allons, mais sérieusement, rendre compte de nos écrits devant on si célèbre tribunal, et sur un théâtre où noua avons de tels héros pour juges et pour témoins. »
S. « C'est aux autres k voir comment ils voudront parler de vous; mais à coup sûr Us parleront. » (RépubUeue, livre VI, chap. xvij