LETTRE DE VOLTAIRE A M. MAFFEI
selon le goût des anciens. Dans ce seizième siècle, qui sera fameux dans tous les siècles, le comte de Torelli * avait donné sa Mérope avec des chœurs. 11 para* que si M. de la Chapelle a outré tous les défauts du théâtre français, qui sont l'air romanesque, l'amour inutile, et les épisodes, et que si l'auteur anglais a poussé a l'excès la barbarie, l'indécence et l'absurdité, l'auteur italien avait outré les défauts des Grecs, qui sont le vide d'action et la déclamation. Enfin, Monsieur, vous avez évité tous ces écucils ; vous qui avez donné a vos compatriotes des modèles en plus d'un genre, vous leur avez donné dans votre Mérope l'exemple d'une tragédie simple et intéressante.
J'en fus saisi dés que je la lus : mon amour pour ma patrie ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers; au contraire, plus je suis bon citoyen, plus je cherche à enrichir mou pays des trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire votre Mérope redoubla lorsque j'eus l'honneur de vous connaître â Paris, en 1733* : je m'aperçus qu'en aimant l'auteur je me sentais encore plus d'inclination pour l'ouvrage ; mais, quand je voulus y travailler, je vis qu'il était absolument impossible de la faire passer sur notre théâtre français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des sybarites plongés dans le luxe, qui ne pouvons supporter cet air naïf et rustique, ces détails de la vie champêtre, que vous avez imités du théâtre grec...
Je fus obligé, â regret, d'écrire une Mérope nouvelle; je l'ai donc faite différemment, mais je suis bien loin de croire l'avoir mieux faite. Je me regarde avec vous comme un voyageur â qui un roi d'Orient aurait fait présent des plus riches étoffes : ce roi devrait permettre que le voyageur s'en fît habiller â la mode de son pays.
Ma Mérope fut achevée au commencement de 1756 *, â peu prés