ACTE I, SCÈNE H
ALCESTE
Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi.
ORONTE
à ie vous tiens ne doit point vous surprendre, 1 univers vous la pouvez prétendre.
ORONTE
(/estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre. 265 Et de tout
ALCESTE
Monsieur...
ORONTE
L'État n'a rien qui ce soit au-dessous Du mérite éclatant que Ton découvre en vous1
ALCESTE
Monsieur...
ORONTE
Oui, de ma part, je vous tiens préférable À tout ce que j'y vois de plus considérable. 270
ALCESTE
Monsieur.. ,
ORONTE
Sois-je du ciel écrasé, si je mens !
Et, pour vous confirmer ici mes sentiments, Souffrez qu'à cœur ouvert, Monsieur, ie vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, 275
Votre amitié?
ALCESTE
Monsieur.. .
ORONTE
Quoi I vous y résistez ?
ALCESTE
Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ;
Mais l'amitié demande un peu plus de mystère ;
Et c'est assurément en profaner le nom
Que de vouloir le mettre à toute occasion. 280
Avec lumière et choix cette union veut naître ;
Avant que nous lier, il faut nous mieux connoitre ;
Et nous pourrions avoir telles compterions.
Que tous deux du marché nous nous repentirions.
ORONTE
Parbleu ! c'est là-dessus parler en homme sage, 285
Et je vous en estime encore davantage.
1. De ceci encore on a fait une application personnelle. « Les contemporains, dit Airoé-M&rtin, remarquèrent, suivant Brossette, que Molière s'était copié lui-même en quelques endroits du Misanthrope, et surtout dans la scène où Oronte fait des protestations d'amitié et des offres de service. »
Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux;
Hais cependant je m'offre entièrement à tous.
S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,
On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure : 290
Il m'écoute; et dans tout il en use, ma foi,
Le plus honnêtement du monde avecque moi.
Enfin je suis à vous de toutes les manières;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, 295
Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,
Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose : Veuillez nren dispenser.
ORONTE
Pourquoi?
ALCESTE
J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. 300
ORONTE
C'est ce que je demande, et j'aurois lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
ALCESTE
Puisqu'il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien.
OROIfTE.
Sonnet. C'est un sonnet... V espoir... C'est une dame 305 Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. V espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
ALCESTE
Nous verrons bien.
ORONTE
V espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paroi tre assez net et facile, 310
Et si du choix des mots vous vous contenterez. (A toutes ces interruptions, il regarde Alceste.)
ALCESTE
Nous allons voir, Monsieur.
OROIfTE.
Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.
ALCESTE
Voyons, Monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire.
ORONTE lit.
L'espoir, il est vrai, nous soulage,