ACTE V, SCÈNE VII
DON RODRIGUE
Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775
Un respect amoureux me jette à ses genoux.
Je ne viens point ici demander ma conquête : Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, Madame; mon amour n'emploiera point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 17 80
Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, 1 785 Des héros fabuleux passer la renommée ? Si mon crime par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre, et puis tout achever ; Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790
N'armez plus contre moi le pouvoir des humains : Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains ; Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; Prenez une vengeance à tout autre impossible. Mais du moins que ma mort suffise à me punir : 1795
Ne me bannissez point de votre souvenir; Et puisque mon trépas conserve votre gloire, Pour vous en revancher conserves ma mémoire, Et dites quelquefois, en déplorant mon sort * : c S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort. » 1809
CHIMÈNE
Relève-toi, Rodrigue. 11 faut l'avouer, Sire,
Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire *.
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ;
Et quand un roi commande, on lui doit obéir 5
Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805
Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée * ?
Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
Toute votre justice en est-elle d'accord ?
i.Var. Et dites quelquefois, en songeante mon sort. (1637-00) ± Var. Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56) Var. Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)