SCÈNE V FRANCINE, LUCIEN
Et maintenant, dites-moi tout.
Vous êtes pressé. On vous attend.
LUCIEN
Ne perdons pas de temps en railleries; allons droit au fait.
Vous avez relevé et renoué de vos propres mains les cheveux de mademoiselle Rosalie Michon, ce que vous n’aviez pas fait pour les miens ; vous l’avez embrassée sur lanuque, là, pour votre récompense; c'était un tableau charmant et vous avez remis le capuchon par-dessus les cheveux et le baiser. Pendant ce temps, j’ouvrais la porte de la loge de M. de Saint-Hutin et je me frayais avec peine un chemin jusqu’au bas de l'escalier, à travers une cohue d'hommes à moitié ivres et de femmes à moitié nues. Je suis arrivée avant vous au péristyle. Vous avez fait signe au valet de pied de cette dame, car elle a un valet de pied tout comme nous; il est allé chercher sa voiture et pendant que vous attendiez auprès d’elle, là où nous attendons, quand nous sortons des représentations du mercredi, je vous regardais, appuyée contre une colonne.
LUCIEN
C'était vous qui me regardiez en respirant des roses?
Que M. de Saint-Hutin m'avait données. C'était moi. Rien ne vous l’a dit ! Pas un pressentiment! Pas un sou-
venir ! IL m'a passé un instant par l'esprit d'aller vous prendre le bras, de me nommer et de vous emmener avec moi pour en finir. Mais non, ce que vous faisiez était tellement ignoble que j'ai voulu aller jusqu’au bout de votre trahison et de ma menace. Je vous ai laissé partir. ÿ
LUCIEN
Vous avez eu tort : je vous jure...
Ne jurez rien. Trop tard. Il était trois heures du matin. La voiture de cette dame s’est avancée, vous y avez pris place auprès d'elle, en disant au cocher : « A la Maison d'Or. » Est-ce bien cela ?
LUCIEN
C’est bien cela.
+ FRANCINE, prenant un moment sa tête dans sa main.
Alors j'ai regardé autour de moi, et, au milieu des allants et venants, j'ai aperçu un grand jeune homme de vingt-huit à trente ans, de ceux à qui toutes les femmes comme celle que vous veniez d'emmener diraient : « Comme tu es beau ! » Faut-il continuer ?
LUCIEN
Continuez.
Au lieu de vous regarder toujours, vous, j’ai commencé à le regarder, lui. Il paraît que cela suffit. Tous les hommes sont prêts à aimer comme à trahir, tout de suite. Ce beau garçon, évidemment en quête d'une intrigue dans cette halle du plaisir, s’'approcha de moi. Il me devina jeune, il me supposa jolie, car il m’offrit son bras, avec toutes les formes apparentes du respect. Je le pris, en disant d’une voix parfaitement déguisée ce que vous aviez dit : « À la Maison d'Or. » Nous y sommes