ACTE TROISIÈME
THÉRÈSE
Il va avoir à établir exactement l’état de vos deux fortunes, avec ton notaire à toi, car M. de Riverolles veut d’abord et avant tout te restituer intégralement tout ton bien.
Que c’est noble! que c’est grand! Il est vrai que c’est tout ce qu’il peut me rendre désormais.
THÉRÈSE
Ensuite la procédure suivra son cours dans le sens qui te conviendra.
Très bien!
THÉRÈSE
Tu n'as plus rien à me dire?
Rien du.tout. * Alors c’est fini. Plus d’honnète femme, plus d’épouse, plus de mère?
Plus rien; il a tout tué. Le moyen que j'ai trouvé et dont je ne conteste pas la bassesse n’a qu’un avantage, mais il l’a, c’est de ne pas permettre la discussion, c’est d’être infaillible, irrémédiable, de me délivrer en vingtquatre heures et pour toujours d’un mari que je hais. Ce moyen tranche comme un couperet de guillotine; il jette mon corps d’un côté, mon âme de l’autre. Tu m'as vue rire tout à l’heure devant un certain mot, dans une situation qui n’a pourtant rien de risible, pour toi du moins. Sais-tu pourquoi j'ai ri? Je vais te Le dire. J’adorais mon mari moralement, physiquement, complètement. J'étais aussi prête à toutes ses fantaisies que résolue à tous mes devoirs. Il était un dieu pour moi. Seulement,
j'aimais dans un monde où l’on avait oublié de me prévenir qu'on n'aime ‘pas; de sorte que j'ai pris au tragique une situation qui m'apparaît tout à coupcomme grotesque, et voilà mon héros d'hier qui me donne envie de rire aujourd’hui. Tu comprends bien qu’une femme comme moi ne se jette pas brutalement, de toutes les données et de toutes les traditions de son éducation et de son origine en pleine boue et en pleine fange, sans avoir une raison et un but. En entendant un récit comme celui que je lui ai fait, un homme qui a aimé, qui aime encore un peu la femme, n'a que deux partis à prendre : ou achever: la misérable. d’un coup, ou la relever d’un mot. Je me disais : Quand il va entendre ça, il va me tuer, bien sûr. Lorsqu'il a levé les poings sur moi en criant : « Malheureuse! » je me suis dit : «Je vais mourir, enfin! » Je lui ai même crié, comme pour l’encourager : « Mais tuez-moi donc! Je ne demande que ça! » Ah! bien oui! il ne m’a pas touchée. Un homme comme il faut ne frappe pas sa femme, il la tue encore moins. Il ne coulerait pourtant pas de sang; les hommes sont en étoupe et les femmes sont en chiffon. I1 m'a demandé le nom de mon complice, comme si on lisait le nom et l'adresse du coutelier sur le couteau qu'on se plonge dans la poitrine ! Rentrée, selon son ordre, dans mon appartement, J'ai attendu, assez naïve, assez candide encore pour espérer qu'il allait venir m'y rejoindre et me faire une scène quelconque, se terminant par ces mots : « Je taime, je te pardonne! » et toutes les fièvres et tous les délires des jalousies et des pardons :
Va, je cède éperdu…
comme dans la Favorite. Il n’est pas venu, il prenait des renseigneMhents auprès des valets; il cherchait des preuves Chez le costumier ; il me guettait au patinage, se croyant bien caché; il demandait conseil à son père et à ses amis, conseil qu’il ne suivait même pas! Ni