‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 202 sur 208 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

toutes les preuves qu’on peut donner, ên pareil cas, que tu avais été sa maîtresse.

FRANCINE, avec un cri involontaire et en courant vers la porte.

Il en a menti!

THÉRÈSE, la retenant.

Allons donc! Le voilà le cri de ta conscience! (Elle la reçoit dans ses bras, l’embrasse sur le front et la pousse sur le canapé où elle tombe en sanglotant.) Crie tant que tu voudras maintenant, l'opération est faite! (A Lucien qui est entré avec Stanislas.) Eh bien, qu'est-ce que je vous disais ? (A Francine.) Essuie tes yeux, voici Annette! 4

Annette entre avec le marquis.

ANNETTE, allant à Francine et la voyant son mouchoir à la main, avec

émotion.

Tu pleures? (A Lucien.) Tu lui as encore fait de la peine?

LUCIEN

Non, une de ses bonnes amies qui s’est crue veuve et dont le mari est guéri. L’inquiétude! la joie! IL veut prendre la main à Francine qui la retire. FRANCINE, bas, à Lucien.

Oh ! plus tard... pas encore. (A Annette.) Qu'est-ce que tu as fait de M. de Symeux?

ANNETTE

Ilest resté avec sa mère à qui je crois que j'ai plu. Voilà comment ça s’est passé. Nous sommes arrivés avec papa. Elle nous attendait. Elle a l’air encore jeune avec ses cheveux tout blancs.

LE MARQUIS, à Thérèse.

Allons! venez avec moi chercher les dentelles.

STANISLAS, à Lucien pendant que Thérèse remet son chapeau. Qu'est-ce qu’on disait donc que le mariage est monotone : c’est très mouvementé!

LUCIEN

Et ça te décide.

STANISLAS

A rester garcon.

Il pousse Lucien vers Francine et sort avec le marquis.

FIN DE FRANCILLOURN

Puys. — Août-octobre 1886

Je me trouvais, un soir, il y a au moins vingt-cinq ans, dans la loge d’un de mes amis, à l’Opéra. Sa femme très belle, très honnête et très spirituellement originale, occupait le devant de la loge. J'étais à côté d’elle; mon ami derrière nous, perdu dans l’ombre de sa loge, lorgnait assidûment, sans qu’elle pût le voir, une très jolie mondaïine qui occupait une des avant-scènes à notre droite. Sa femme s’en aperçu.

— Lorgne madame X., fais-lui la cour même tant que tu voudras, lui dit-elle, mais je t'ai prévenu; si jamais j'apprends que tu as une maîtresse, celle-là ou une autre, une heure après, j’aurai un amant.

— Je voudrais voir ça!

— Ça dépend de toi, d'autant plus que je te le dirai tout de suite.

Le ton de ma voisine était très sérieux.

Pendant l’entr'acte, son mari sortit.

— Je n’ai que ce moyen-là, me dit-elle, de empêcher de me faire des infidélités. Il est très jaloux de moi et il est convaincu que je ferais ce dont je le menace. Mais on menace de ces choses-là, on ne les fait pas!

Francillon est née de cette conversation. Cependant elle ne serait peut-être jamais née, si une autre circonstance fortuite n’était venue aider à sa naissance. Louis Ganderax, plus jeune alors d’une douzaine d'années, ce qui ne l’empêche pas d’être encore tout jeune, avait fait

une pièce dont un de ses amis me demanda de lire le . manuscrit, ce que je fis volontiers. Cette pièce, remplie d'esprit, représentée depuis sous le titre de Miss Fanfare, me paraissait tourner trop au drame. A mon avis le sujet ne comportait pas un dénouement aussi tragique. J’offris à mon jeune confrère de remanier sa pièce ou tout au moins de la retoucher dans le sens que j’indiquais, car elle contenait des morceaux excellents qu'il fallait respecter; mais il m’arriva ce qui m'est arrivé toujours en: pareille circonstance, je composai et j’exécutai une pièce nouvelle sur le point de départ de la première. Lorsque j'eus écrit le premier acte, je m'aperçus que j'avais complètement modifié le sujet de Ganderax, que j'allais le modifier bien plus encore et que j'allais mener l’auteur où il ne voudrait peut-être pas aller. Je lui racontai alors comment je m'étais laissé entraîner par l’idée qui m'était venue à propos de la sienne, et je lui offris de lui donner connaissance de ce premier acte dont il ferait ce qu'il voudrait après l’avoir lu, me montrant tout disposé d’ailleurs à continuer pour son compte, s’il le voulait. Il me répondit très judicieusement et très délicatement qu'alors ce ne serait plus une pièce delui; qu’il préférait rester dans l'ignorance de la mienne, et qu’il tâcherait de s’en tirer tout seul à ses risques et périls. Ordinairement cela ne se passe pas ainsi. Le jeune homme à qui l'on rend ce genre de service accepte tout ce que notre expérience lui apporte, quitte à déclarer à tous ses amis avant la représentation que nous avons défiguré son idée, et après la représentation, s’il y a eu succès, qu’il n’y à pas un mot de nous dans l’ouvrage. Je remis mon premier acte dans mon tiroir, ne me reconnaissant pas le droit de passer au second, tant que Ganderax n’aurait pas fait jouer ou complètement abandonné son sujet. Il se passa deux ou trois ans, quatre peut-être. Miss Fanfare fut jouée au Gymnase ; le public et la presse constatèrent les qualités et les défauts que j'avais signalés.

. Là-dessus, Claretie fut nommé administrateur de la Co-

médie-Française, et me demanda avec instance de lui donner une pièce. J'en commençai une en cinq actes qui est cette Route de Thèbes que j'espère donner, l’année prochaine, mais qui n’est pas encore terminée à l’heure où j'écris ces lignes. Ils sont loin les sept jours de la Princesse de Bagdad! À mesure que j’ avançais dans cette cornedie, j je me rendais compte des énormes difficultés que J'avais à y vaincre; mais je suis arrivé à à l’âge et à l'état d'esprit que cet âge amène où les difficultés seules sont tentantes. Quand on est si près de quitter ce monde, il faut ne plus dire que ce qu’on croit valoir la peine d'être dit, ou se taire, ce qui serait peut-être le commencement de la sagesse. Je reconnus l'impossibilité d’être prêt pour l’époque où Claretie comptait sur moi. Je me souvins alors de ce premier acte tout écrit et des deux autres actes tout faits dans ma tête et qu’il n’y avait plus qu’à écrire. J'avais si peu l’intention d'utiliser jamais ce premier travail, qu'un jour Dalloz m’ayant demandé quelque chose d’inédit pour un numéro illustré du Moniteur universel (décembre 1885, je crois), je lui avais donné la grande scène du premier acte entre Francine, son mari et ses amis.

Ce fut justement Ganderax qui eut à rendre compte de Francillon dans la Revue des Deux Mondes. Non seulement il a écrit ce compte rendu avec la plus grande sympathie pour l’œuvre et pour l’auteur, mais il n’a fait allusion à ses origines que par quelques lignes d’une délicatesse exquise, compréhensibles pour moi seul etoù il s’immolait avec toute la bonne grâce d’un homme d'esprit et toute la modestie d’un véritable artiste.

Jugez-en; voici ces lignes

Supposez un tel sujet concu, exécuté par un auteur de petit génie et de talent novice ; il esquissera, sans doute, un plus ou moins joli tableau de mœurs ; il y mettra pour per-

sonnage principal, une plus ou moins gentille figure de femme. Mais, se laissant guider par la vraisemblance la plus proche, il donnera pour prétendu complice à l'héroïne quelque galant : de son monde qui se tenait tout prét pour la consoler, et que le mari, même par une fausse piste, saura bien vite retrouver | et atteindre. Dès lors la comédie tournera court; elle tournera au noir, et même au rouge sang. Le plaisir du public seræ bientôt fini; un duel, événement inévitable en ces conditions, mais qui prend sur le théâtre un odieux air de banalité, voilà toute l’action permise. La femme n'aura pas le temps de montrer davantage son caractère ni le mari. À peine le nœud fait, le drame restera noué ; à moins que tout simplement une balle de pistolet ne le tranche. Mauvaise affaire.

Au lieu de cela, voyez cette affaire entre des mains vigoureuses, etc.

Toute l’histoire de Miss Fanfare et de Francillon est contenue, pour moi, et maintenant pour vous, dans ces lignes où celui qui les a écrites donne une preuve éclatante du sens critique dont il est doué, en l’exerçant sur lui-même si simplement et si franchement. Celui qui se | juge ainsi prouve qu’il a le droit de juger les autres, et il est regrettable, pour l’art dramatique, que Ganderax ait renoncé à ce droit. Je voudrais pouvoir reproduire tout cet article, y compris Les critiques que j’approuve comme le reste; mais, à mon tour d’être modeste et de ne pas dire trop de bien de moi, même dit par un autre. Si j'ai tant : insisté sur ces derniers détails, c’est non seulement, pour rendre publiquement hommage au caractère et au talent de mon jeune confrère, mais aussi pour lui restituer un peu de ce que je lui dois, car il est probable, il est certain que s’il n’avait pas eu l’idée d'écrire Miss. Fanfare je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire Francillon. À quoi quelques-uns peuvent répondre que l’on s’en serait parfaitement passé. Évidemment, mais enfin chacun fait ce qu’il peut ; axiome qui donne un grand avantage à ceux qui ne font rien.

Ce n’est pas tout. Un autre confrère et des plus spirituels encore, celui-là (j'ai vraiment du bonheur d’avoir eu affaire à deux hommes d'esprit), un autre confrère, dis-je, aurait encore plus que Ganderax, le droit de me traiter de plagiaire et même de larron : c’est Aurélien Scholl. Il avait publié, bien avant Francillon, en 1869, une nouvelle, dialoguée par-dessus le marché, où se trouve la menace que la femme fait à son mari, et qui est Le véritable point de départ, le véritable point d’appui de la pièce. Cette nouvelle ou plutôt ce dialogue a pour titre le Droit du plus faible et fait partie d’un recueil très original et très varié intitulé les Amours de cinq minutes. :

M. de Morlays a trompé sa femme, à Luchon, avec une de ces jeunes étrangères qui sont comtesses dans les villes d’eaux. Madame de Morlays l’a appris et elle se dispose à quitter la maison conjugale. Son mari entre sur ces entrefaites et lui demande ce que signifient ces malles et ces sacs de voyage? Elle lui annonce qu'ayant été

- informée de sa trahison, elle retourne chez sx mère.

MONSIEUR

Mais tes serments?

MADAME

Vous m'en avez dégagée. Encore une fois n’espérez pas m'infliger ce supplice de vivre en présence de l'homme à qui je me suis donnée, moi chaste et orgueilleuse plus que toute autre femme, alors que cet homme a pu jeter à une aventuriére quelques éclats de cette tendresse dont j'étais fiére et jalouse. Adieu!

MONSIEUR

Mathilde, tu pars?

MADAME

> Ma résolution est irrévocable.

MONSIEUR

C'est bien; vous me connaissez, vous savez que Ce que je dis je le ferai.

MADAME

Oui.

MONSIEUR

Eh bien, je vais me tuer. Vous ne serez pas au bas l’escalier qu’une détonation vous forcera de remonter ; vous pardonnerez à mon cadavre.

(Un silence.) MADAME.

C'est lâche, ce que vous faites là.

MONSIEUR

Je vous aime et je ne pourrais vivre sans vous. Si vous êtes impitoyable, adieu.

(IL se dirige vers la porte de son cabinet.)

MADAME

Adieu.

MONSIEUR

Je suis à vos ordres.

MADAME

Je resterai, à une condition.

MONSIEUR

Quelle qu'elle soit, je l’accepte.

MADAME

Attendez de la connaître. Cette condition, la voici. Je me réserve le droit absolu, incontestable de vous tromper une fois sans que vous ayez rien à redire. C’est mon droit et je le maintiendrai, le droit du plus faible.

MONSIEUR, pris d'un tremblement.

C'est une pluisanterie.

__ MADAME

Je vous jure que je ne plaisante pas.

Huit jours après M. de Morlays souffre tant de la menace que sa femme lui a faite, il la croit si disposée, si prête à l’accomplir avec un homme du monde par qui elle voulait se faire conduire, la veille, au bal de l'Opéra, qu’il en revient à ses idées de suicide, mais cette fois si sérieusement que sa femme est forcée de faire enfoncer par ses domestiques la porte de sa chambre.

* M. de Morlays approchait de son front le canon d'un pistolet. Mathilde le lui arrache des mains.

MONSIEUR

Aujourd'hui ou demain, peu importe!

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