MATHILDE
Ni aujourd'hui ni demain, grand fou que vous étes! J'ai voulu vous donner une leçon, et j'ai eu bien peur de la recevoir.
MONSIEUR
Que dis-tu, chère et adorable sirène?
MADAME
Je dis que j'ai tort de vous pardonner, parce que vous êtes coupable une fois de plus, vous qui, me connaissant, ayez pu douter de moi.
Ce dialogue a onze pages. C’est bien peu de chose en comparaison d’une pièce en trois actes qui durent chacun quarante-cinq minutes. Il n’en est pas moins vrai que si j'avais eu connaissance de ces onze pages, je n’aurais jamais osé écrire mes trois actes, tant j'aurais considéré l'idée première comme appartenant déjà à un autre. Je n’ai connu ces quelques scènes que par Aurélien Scholl qui me les a envoyées après ma représentation, avéc une lettre des plus affectueuses se terminant par les mots : « La nouvelle intitulée : le Droit du plus faible a d’abord paru en tête du Figaro (1869), mais le parti que vous avez
tiré de l’idée première et l’imprévu du dénouement font bien que Francillon est une comédie de Dumas. Quant à moi, du fauteuil 42, je l’ai applaudie de tout. cœur à la Comédie-Française. »
Il y a donc eu tout simplement rencontre, ce qui peut arriver tous les jours, surtout à propos d’un sujet comme celui-là. Ce qui m’étonne, c’est que nous n’ayons pas été plus nombreux à le traiter. Quel est l’homme ayant beaucoup vécu dans la compagnie des femmes qui n’en a pas rencontré au moins une disant à son mari, si ce n’est à lui-même, ce que la femme de mon ami lui disait devant moi : « Si jamais tu as une maîtresse, j'aurai un amant! »Il y a là une donnée très originale à force d’être naturelle, Seulement il faut conclure, et je sais mieux que personne que ça n’est pas facile.
Si la femme ne va pas jusqu’au bout de sa menace, son caractère se dément, m'ont dit certains critiques. Je voudrais bien savoir s’ils iraient jusqu’au bout de leur raisonnement dans le cas où il s'agirait de leur mère, de leur sœur, de leur femme, de leur fille et même de leur maîtresse. Ils déclareraient celle qui leur tiendrait au cœur par un lien quelconque incapable de cette bassesse ; mais les mères, les sœurs, les femmes, les filles et les maîtresses de nos critiques n’étant pas les seules honnêtes femmes de l’univers, j’ai cru devoir leur adjoindre mon héroïne. Je n’ai qu’à vous raconter une histoire authentique quieût pu me servir d’argument si j'eusse voulu mener Francine où je ne voulais pas qu’elle allât, pour vous convaincre que j'ai eu raison de faire comme j'ai fait.
J’ai là, sous les yeux, une lettre autographe d’Elleviou, le chanteur,racontantune aventure identique à celle dont madame de Riverolles veut, pendant un moment, imposer la réalité à son mari. Voici cette lettre très curieuse. J'en atténue certaines expressions par des à-peu-près tout aussi compréhensibles que je souligne, ayant horreur des cru-
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dités de langage et je ne donne pas le nom de la dame, bien qu’elle ait été très haute et très noble dame et fille de prince régnant. Cette lettre est adressée à M. Amédée Rools de Goursolas, maitre d’études au collège de Vendôme. Les élèves qui voyaient, pendant la classe, leur maitre d’études recevoir et lire cette lettre, ne se doutaient guère de ce qu’elle contenait.
Mon cher cousin,
Voilà une drôle d'aventure qui vient de m'arriver. Tu connaîs M. de L..., cet homme qui a 200 000 livres de rentes. Il est marié avec une tres jolie femme. Ils ne couchent pas ensemble. La femme croit son mari très sage; elle l’est. Le mari tâche de la confirmer dans cette croyance. Le mari, qui aime quelquefois avoir une compagne, écrivit à mademoiselle Alexandrine de venir le trouver et passer la nuit avec lui, moyennant la somme de vingt-cinq louis qu’elle trouva fort honnéte. (Xci cinq lignes où les à-peu-près sont impossibles. . . Alexandrine, voyant son galant évanoui, est effrayée et atteint la sonnette, qui donnait dans la chambre de madame et sonne. Madame vient, voit son mari dans les bras de notre petite actrice. La bonne dame ne manque pas d'esprit ; elle ne fait donc aucun bruit, soigne son mari, le fait revenir. Le pauvre homme, tout honteux de voir que sa femme l'avait découvert et que c'était la faute de sa compagne, s’élanee sur celle-ci, la souffette et la chasse honteusement. Puis il fait à sa femme mille excuses. Celle-ci fait semblant de l'approuver et de lui pardonner ; mais, revenue dans son appartement, elle médite mille projets de vengeance. Croirais-tu qu’elle m’écrivit de venir la trouver ? J'y cours, elle me raconte son infortune, elle me demande si je voulais passer la nuit avec elle. Je ne refuse pas. Elle m'invite à diner. Après avoir bien mangé et les convives étant congédiés, elle se couche et me reçoit dans ses bras. Après les plus doux moments, elle sonne son mari qui vient etmetrouve dans les bras de sa femme qui lui dit
« Mon mañi, je vous croyais très sage ; je l’étais moi-même. Vous m'avez fait cornette et je vous fais cocu, n’est-ce pas ” Juste? Ainsi raccommodons-nous pour devenir plus unis que ! . Jamais l» Le mari, quisentait ses torts, se raccommoda etreprit ma place dans le lit où je m'étais tant amusé ; je me rhabille et retourne chez moi. Je voudrais, je t’assure, qu'il arrive toujours de pareilles infortunes aux jolies demoiselles. Je serais toujours pour les consoler.
Adieu, mon cher cousin, Ton ami pour la vie,