ELLEVIOU
Paris, le 15 février 1813.
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Il suffit de citer une lettre comme celle-ci pour répondre à ceux qui eussent voulu que Francine allât jusqu’au bout et jusqu’au fond de la menace qu'elle avait faite à son mari. Si spirituelles que soient les représailles de. la marquise de L®**, cette dernière n'en à pas moins fait acte de simple fille, et si je ne la nomme pas, c’est pour que, s’il lui reste Tee parent éloigné, il n’ait pas à rougir d'elle, car elle n’a pas eu de descendines directe, malgré l'intervention d’Elleviou. Elle ne semble pas non plus avoir eu le moindre remords. En tout cas, si elle en a eu, ils ont mis du temps à la tuer ou elle les a tués très vite, car, née le 22 juin 1786 elle n’est morte que le 11 septembre 1860 à Fontainebleau, munie de tous les sacrements de l'Église. S’est-elle accusée de cette aventure dans sa dernière confession ? Si oui, l'Église est vraiment une mère bien indulgente. Quant aux évanouissements auxquels le marquis était sujet, en certaines circonstances, ils étaient plus dangereux que les remords de sa femme, car il est mort le 3 avril 4844. Il s'était marié, le 8 août 1804, à l’âge de vingt et un ans. Les malins en psychologie vous diront que c’est se marier LA jeune et que tous les malheurs sont venus de là; n’en croyez rien. Ce n'est pas l’âge auquel on se marie qui
causeles malheurs dans le mariage, c’est la manière dont on le comprend. Quant à Elleviou, il est mort en 1850 à . l'âge de quatre-vingt-un ans. Je vois d’ici la mar-
* quise, âgée de soixante-quatre ans, apprenant œtte mort par son journal, tout en prenant son thé ou son chocolat. Elleviou avait donc quarante-quatre ans en 1813, dix-sept ans de plus que la femme, vingt ans de plus que le mari et il ne s’évanouissait ni devant l’une, ni devant l’autre. Voilà qui fait plus d'honneur aux comédiens qu'aux grands seigneurs. N'importe, tout cela est malpropre, et, pour rien au monde, je n'aurais voulu que madame de Riverolles eût quelque chose de pareil à se reprocher; vous ne le voudriez pas non plus.
Mais ce qui fait encore plus d'honneur aux comédiens que la vaillance amoureuse d’Elleviou, c’est de jouer la comédie comme ceux qui ont représenté Francillon. Ce que j'ai dit de mademoiselle Bartet à propos du rôle de Denise, j'aurais à le répéter à propos du rôle si différent de Francine, et bien autrement difficile à composer que le premier. Il fallait que Denise restât digne de sympathie malgré le mystère, digne de respect malgré l’aveu; il fallait que Francine, malgré toutes les preuves qu'elle se plaisait à donner de sa faute, fût sentie incapable de l'avoir commise; et, en même temps, il fallait, car c'était là l'intérêt de la pièce, que certains spectateurs pussent se dire : « Et cependant qui sait? »
Où mademoiselle Bartet puisait-elle ce double accent de sincérité, l’un démentant constamment l'autre ? Ganderax va nous le dire :
Autre objection : Francine, en présence de Lucien, joue trop
bien son rôle, et en méme temps, elle est trop sincèrement émue.
C'est qu’elle a une intelligence peu ordinaire et cette lucidité
de la passion qui se sait dans son droit ; c’est aussi qu'il
y a de quoi étre émue, même innocente, après une pareille nuil
et surlout lorsqu'on la raconte à son mari, et qu'on ajoule à
la vérité un pareil mensonge et qu’on guette l'effet de ces déclarations sur cet homme qu’on aime et que de cet effet dépend la certitude qu’on est encore aimée de lui ou qu’on ne l'est plus. Remarquez enfin que Francine s’enivre de sa calomnie à mesure qu’elle parle, et que cet amer poison la soutient et l'aide à jouer son rôle, et qu'en même temps il lui donne la fièvre. Et ne vous étonnez pas d'ailleurs que, cette premiére fièvre une fois tombée, elle persiste en sa douloureuse fable. Ignorez-vous qu'on s’entéte et qu'on s’acharne dans un faux témoignage, même contre soi, qu'on se persuade à la longue, surtout si l’on est femme et qu’on touche à l'hallucination? Et Francine, même de sang-froid, ne veut pas avoir fait et dit pour rien ce qui lui a tant coûté de faire et de dire. Elle ment à son beau-père, à ses amis, à son amie même, pour qu'ils confirment son mensonge à son mari. Et Francine, affolée lorsque reparaît son convive, dit à Lucien : « Voilà l’homme! » parce que, de cette parole qui lui fait voir l’outrage, elle a une dernière chance de réveiller ses sentiments comme d’un coup de fouet ou que du moins elle sera vengée comme par un soufflet inutile.
Impossible de mieux comprendre, de mieux analyser, de mieux expliquer un caractère mis en scène par un autre, que ne le fait Ganderax, et de démontrer, du même coup, de quelle difficulté devait être pour mademoiselle Bartet la composition de ce personnage complexe. Jamais, depuis Desclée, je n’ai vu un de mes rôles de femme dessiné avec cette sûreté, cette grâce et cette vigueur.
Il faut être un comédien consommé comme Febvyre pour donner de la consistance et du relief à un personnage aussi plat que M. de Riverolles. Ce simple serin, comme l’appelle son père, est de la famille du duc de Septmonts, quelques degrés plus bas. Il n’a pas l’envergure des grands corrompus, lé calme et la sérénité des francs vicieux. Il n’est qu'inconscient et inachevé. C’est une
fausse couche qui a vécu. IL aurait pu être le petit-fils du marquis et de la marquise de L'* s'ils avaient eu un jour une raison accessoire de se reproduire, raison de nom ou d’héritage. Surpris avec Rosalie Michon dans la situation du marquis avec Alexandrine, il n'eût pas brutalement congédié Rosalie qui lui apparait comme une personne supérieure et qui d’ailleurs ne se laisserait pas faire. Nos filles d'aujourd'hui savent trop à quoi s’en tenir sur la noblesse actuelle pour en supporter de mauvais traitements: elles traitent d’égal à égal avec elle. Et qui sait, d'autre part, si ce n'est pas avec Rosalie que, de nos jours, la marquise de L‘*#* se serait vengée?
Mais M. de Riverolles n’aurait pas non plus laissé partir Elleviou sans lui faire payer l’accroc fait à son honneur ou plutôt à son orgueil. C'estun homme qui subit l’action des cercles dans lesquels il vit, en même temps que les exigences de ses bonnesdigestions, maisiln’aurait pas emprunté d'argent à mistress Clarkson et c’est de très bonne foi, sansle moindre calcul matériel, qu’il a épousé Francine. C’est un homme du monde, ses pareils sont légion, qui ne comprend pas; mais il comprendra peut-être un jour, vers cinquante ans, quand le muscle qui le domine et le gouverne ne se contractera plus aussi facilement, tandis que M. de Septmonts, ett-il vécu cent ans, n’aurait jamais compris. Pour toutes ces raisons, et l'attaque, dans ce mariage, n’ayant pas été la même, Francine a pu croire à de l’amour, elle peut espérer le faire renaître, tandis que Catherine n’a pas pu avoir, une minute, cette illusion. Ainsi cepersonnage de Riverolles, découpé dans le gris, est tout en demi-tons. I1 a reçu de Febvre une allure, une physionomie, une réalité que Febvre seul pouvait lui donner. Febvre joint à son grand talent de comédien la très bonne habitude de vivre le plus possible dans le commerce des gens du monde où sa grande finesse d'observation a de quoi s'exercer. Les modèles à suivre, en créant ce personnage, ne Jui manquaient pas,
aussi l’a-t-il rendu en perfection. Une des plus grandes difficultés du rôle était de faire accepter que cet homme, en étoupe et en son, comme Francine le définit quelque part, pût être aimé passionnément par une personne aussi délicate de sentiments que Francine. On le comprenait très bien. Quand un homme a cette voix sonore et chaude, ces épaules larges, ces pectoraux bombés qu’Elleviou devait avoir, il laisse dans l’esprit, dans les sens et jusque dans le cœur de la jeune fille qu’il a épousée franchement, des frémissements qui ne s’effacent jamais, ou qui, s'ils s’effacent, ne laissent que ruine et désolation. L’action durable, physiologiquement et psychologiquement parlant, du véritable mâle sur l'organisme et sur l’âme de la femme qui a connu, dans le mariage, l'abandon complet parce qu’il était légitime et béni, cette action est indéniable et Febvre la faisait sentir tout le temps. C'est là que le comédien ajoute à l’œuvre en faisant entendre tout ce que l’auteur n’a pas pu dire. Quant à la philosophie amère et douloureuse de cette soi-disant comédie, où un père traite son fils comme on voit M. de Riverolles traiter le sien, tout en restant coupable de l'avoir aussi mal élevé, où une fille de vingt ans n’a qu'une chance de ne pas être malheureuse, c’est d’épouser un homme ayant le double de son âge, faute de jeunes hommes capables de la comprendre, où madame Smith se contente d’être réveillée de temps entemps, à deux ou trois heures du matin par son mari, quand il rentre après avoir soupé chez des demoiselles, et de mettre au monde des enfants nés de l’entrain de ces soupers, où la gastralgie de Carillac finit par épouser la camomille de Rosalie Michon, quant à la philosophie de cette soidisant comédie, elle a eu son incarnation parfaite dans ce personnage de Stan qui ne revient pas une fois du cercle, la nuit, sans se demander pourquoi il ne va pas se jeter à l’eau au lieu de rentrer chez lui, et qui conclut au célibat, et même au suicide, plutôt qu’au mariage tel
ob.
qu’on le pratique dans son milieu. Il y a plus qu’on ne croit de ces hommes du monde nésintelligents, spirituels, généreux, sensibles, à qui il n’a manqué qu'un peu de misère, qu'un peu de lutte avec la vie pour devenir des hommes utiles, et développer les forces qu'ils avaient en eux et dont le plaisir s’est emparé. Ils ont le sentiment qu'ils valaient mieux que ce qu’ils font, qu'ils auraient pu être bons à quelque chose, et le regret du « Trop tard » dont ils ont fait leur excuse trop tôt se traduit chez eux par une ironie lugubrement gaie, dissolvante, ne leur faisant pas plus grâce à eux-mêmes qu'aux autres.
Je me rappelle avoir diné un jour, étant tout jeune homme, chez une personne de mœurs légères qui a laissé un renom dans la haute galanterie vénale. Parmi les convives, tous gens d'esprit d’ailleurs, quelques-uns de mérite, se trouvait le comte G. d. L. T. d. P. Albert, le premier du nom croisé en 4190 lui donnait droit, dans ses armes à la tour d'argent, maconnée de sable, sur fond de gueules. Il était, avec et même avant Dorsay, un des rois de la mode, comme on disait alors, très joli garçon et le premier cocher de France. On le voyait, tous les jours, aux Champs-Élysées, de quatre à six heures en été, de deux à quatre heures en hiver dans son cabriolet de chez Ehrler, conduisant Alexandre, un grand cheval cap de more qui avait, malgré ses quinze ans, les plus belles actions qu’on pût voir, qu’il menait avec des guides de soie et qu’il a vendu, depuis, 20 000 francs à un petit bossu millionnaire lequel voulait absolument se faire remarquer autrement qu’à pied. Oh! il y a encore des comédies à faire! Le comte avait trente-cinq ans. Il était un des familiers de cette maison facile où se rencontraient d’ailleurs les premiers noms de France, autour d’un publiciste célèbre, très fier de ces rencontres et qui subvenaïit aux dépenses. Quand, après le diner, je quittai cette maison, G. d. L. T. d. P. sortit avec moi et nous fimes route ensemble pendant quelque temps. « Cher mon-
sieur, me dit-il au moment de me quitter, j'ai une grand. $ admiration pour votre père qui me porte quelque amitié: : Cette admiration, cette amitié et mon grand âge, car j'ai une quinzaine d’années de plus que vous, m’autorisentils à vous donner un bon conseil, bien que j’aiele plaisir et l'honneur de vous voir aujourd’hui pour la première fois ? » J’autorisai le conseil par un sourire et un mouvement de tête. Il reprit : « Vous portez un nom illustre; vous suivrez peut-être la même carrière que votre père, et nous venons de diner chez une fille très séduisante et très spirituelle. On voit là des personnages de toutes sortes et vous y pouvéz faire d’utiles observations. Faites les observations, mais, quand vous aurez vingt-cinq ans, tâchez que l’on ne vous revoie plus dans cette maison, ni dans d’autres de même spécialité. »
Ce qu’il y avait de gentilhommerie, d'expérience raffinée, aristocratique, un peu hautaine, en même temps que de cordialité, de sollicitude et de protection, dans le ton de ces paroles, je ne saurais l’exprimer. Je répondis cependant : « Mais comment se fait-il, étant d’avis qu’on ne doit plus venir dans ces maisons là quand on a vingtcinq ans, que vous y veniez encore, vous qui en avez trentecinq?
— C'est justement parce que, moi, je suis condamnéà y rester que je vous conseille de ne pas y revenir.
Deux ou trois ans après, j'avais écrit le roman de {a Dame aux Camélias et je suivais le conseil de G. d. L. TAB:
Je pensais à lui tout le temps que j'écrivais le rôle de Stan et aussi à ce comte de B**, à qui je devais les premiers renseignements sur le Demi-monde, comme je l'ai raconté dans la préface de cette pièce.
La dernière fois que je vis de B*" c’était au Cirque d’Été, à la fin de.juillet 1882 ou 1883. J'étais venu à Paris pour les concours du Conservatoire, et, le soir, ayant dîné tout seul dans un restaurant des Champs-Élysées, j’entrai au
cirque, où je n'étais pas allé depuis dix ans. En entrant je rencontrai de B... « Tiens, vous voilà ici, me dit-il, il y a bien longtemps que vous n’y êtes venu.
— En effet; mais comment le savez-vous ?
— Je vous aurais vu si vous y étiez venu.
— Vous venez donc souvent ici ?
— J'y viens tous les jours pendant la saison. Il faut bien aller jusqu’au bout de sa carrière.
Il avait soixante-cinq ou soixante-six ans! Il attendait encore la mort de sa mère qui devait lui laisser trois ou quatre cent mille livres de rentes. Elle l’a enterré. Elle l'avait toujours eu en aversion, il n’avait jamais su pourquoi. I1 m'avait conté cela, dans un de ces moments d’expansion que les hommes comme celui-là ne peuvent pas toujours avoir avec les hommes commeeux. Triste !'triste ! comme dit Stan.
Jusqu'à ce rôle de Stan, Worms paraissait devoir s’en tenir à l'emploi des personnages mélancoliques, dramatiquement passionnés, sombres, fatals, noirs. Moi, qui connaissais bien toutes les ressources de son talent et de sa nature, je rêvais de lui donner un rôle souriant, gai, de belle humeur, de verve acérée et mordante, ce qu’il y a en lui d'observation, de réflexion et par conséquent de tristesse, devant servir de baseet de basse aux choses extérieurement folâtres qu’il aurait à dire. Sans aucune indication de ma part, il m'a rendu mes deux modèles comme s’il les eùt connus et décalqués. Mème élégance, même scepticisme, mêmes regrets intérieurs den’avoir pas mieux compris la vie, tout en ayant tout ce qu’il fallait pour la bien comprendre; même lassitude, même décougement, même effroi du vide devant les années à vivre encore.
Je voudrais bien remercier comme ils le méritent les autres artistes qui ont contribué au succès de cette pièce, mais ces éloges successifs prennent l’air un peu ridicule d’une distribution de prix. Le public d’ailleurs ne saurait
rien apprendre de. moi sür la valeur de mademoiselle Reichemberg, de mademoiselle Pierson, de Coquelin cadet, de Laroche, de Truffier, qui a trouvé moyen de faire sortir un type, presque un caractère des quelques lignes qu’il avait à dire; de mademoiselle Kalb, de Prudhon qui ne paraissait qu’à la fin et dont l’apparition était le danger de la pièce. Il a paré à ce danger en ayant la simplicité et la distinction sui generis que devait avoir ce personnage si bien choisi par madame de Riverolles pour avoir le droit de se déclarer coupable et la certitude de rester innocente. Je vivrai peut-être encore assez pour donner aux comédiens que je viens de nommer des rôles nouveaux plus dignes de leur valeur que ceux que je leur ai donnés jusqu’à ce jour. Thiron seul ne me prêtera plus l’appui de sa grande science, de sa composition si large, si fine, si variée, de sa bonne humeur, de sa belle voix claire, sonnant comme l’or sur le marbre et qui faisait tout accepter, même le conte apocryphe et scabreux de Boccace. Je pense très souvent à tous ces comédiens morts, si nombreux aujourd'hui, qui ont mis au service de mes ouvrages leur intelligence, leur talent, leur cœur. J’ai peine à me représenter, dans la rigidité uniforme du sommeil éternellement glacé, tous ces visages que j’ai vus si lumineux, si mobiles, prenant tant d'expressions diverses. Quesont devenues toutes ces âmes en vibration incessante, où tant d'âmes imaginaires ont puisé la vie?
Marly le roi, mai 1892.
Tandis que je corrigeais les dernières épreuves de ce volume, on m’a donné communication des rapports de la censure qui ont interdit pendant plusieurs mois la Dame aux Camélias et Diane de Lys, mes deux premières pièces. Il y a trois rapports successifs pour la Dame aux Camélias ; il n’y en a que deux pour Diane de Lys. Je les transcris tous comme documents intéressants dans l’histoire de la Censure.
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THÉATRE DU VAUDEVILLE
Drame en.5 actes et 6 tableaux.
Paris, le 28 août 1851.
Cette pièce est la mise en scène de la vie fiévreuse sans retenue, et sans pudeur de ces femmes galantes sacrifiant tout, même leur santé, aux enivrements du plaisir, du luxe et de la vanité, et finissant parfois, dans leur satiété, par se trouver un cœur, dont elles suivent les entraînements jusqu'aux plus extrêmes excès du dévouement et de l’abnégation de soi-même.
Telle est Marguerite, surnommée La Dame aux camélias, parce qu’elle n’aime et ne porte que cette fleur sans parfum. De simple ouvrière en lingerie elle est parvenue à avoir pour galant protecteur un vieux duc, et pour amant en titre un riche comte dont les libéralités s’élèvent ensemble, et par année, sans compter les cadeaux étrangers, à 50000 francs qu’elle dépense d’autant plus follement que, croyant sa vie atteinte mortellement par un mal inconnu, elle la veut courte et bonne.
Au milieu d’une soirée où elle réunit dans son boudoir ses familiers les plus intimes, un nouvel adorateur lui
est présenté, c’est Armand Duval, fils d’un receveur général, qui s’est épris pour elle d’une ardente et profonde passion; sa réserve, sa langueur, sa décence excitent d’abord les railleries de la maîtresse du lieu et de son joyeux entourage; mais bientôt, dès les premiers pas d'une scottish, Marguerite s’arrête, saisie par un étouffement subit; une gorgée de sang a rougi son mouchoir; ce n’est rien, elle y est habituée, et, sur son invitation de la laisser seule, ses amis passent indifféremment au salon, allumer une cigarette; mais Armand effrayé, pâle lui-même d'émotion et de crainte, reste auprès d’elle, et avec le plus tendre intérêt il lui fait envisager les dangers de la vie dévorante qu’elle mène, la conjure d’y renoncer et de se soigner, s’offrant à la servir comme un frère et promettant de la guérir. Marguerite étonnée ne répond d’abord à son dévouement et à l’aveu de son brûlant amour qu’en l’engageant à prendre la poste et à se sauver d’elle ; il est trop jeune et tropsensible pour vivre dans un monde comme le sien; avec son bon cœuril a besoin d'être aimé et, elle, grâce à Dieu, n’a jamais aimé personne. Ce mot exalte encore plus Armand et Marguerite, par une sorte de pitié, finit par lui dire de venir la voir et de ne pas trop désespérer. Ce n’est point assez pour lui; qu’il demande donc ce qu'il veut et qu’il fasse lui-même sa carte. Ce qu'il veut, c’est qu'elle congédie tout le monde et qu’il reste seul avec elle. Ce soir, non, impossible, mais elle lui donne une fleur de son bouquet, il la lui rapportera quand elle sera fanée, dans vingt-quatre heures, etilest minuit, mais il sera discret, obéissant. Armand promet tout, et se retire ivre d'espoir et de bonheur. Marguerite songe alors à rejoindre sa société, mais en ouvrant la porte du salon elle trouve sur le seuil un papier où elle lit : Bonne nuit. Ils ont tout entendu, tout deviné et ils sont partis; eh bien, il ne sera pas dit qu'ils se sont trompés, et elle ordonne à sa femme de chambre de rappeler M. Duval.
Après quatre jours consécutifs où Armand est revenu chaque soir à minuit pour ne se retirer qu’à l'heure où partent le matin les gens qu'on aime et qu’on reçoit à minuit; Marguerite demande à son amant la liberté de cette cinquième nuit; mais Armand fou d'amour est déjà jaloux comme un tigre, il soupconne qu'elle a quelqu'un à recevoir. « Non, mais elle est fatiguée et ce n'est pas tous les jours ou plutôt toutes les nuits fête. — Jure-moi donc que tu n’attends personne. — Je tejure que je t'aime et que je n'aime que toi, cela te suffit-il? » Armand se retire à regret, et le comte qu’elleacru aimer aussi leremplace. Margueritearèvé d'aller passer deux ou trois mois à la campagne avec Armand seul à seul; déjà elle a fait demander 6000 francs au vieux duc qui les lui a envoyés; elle a besoin encore de 15000 francs et comme le comte n’est pas en fonds» elle lui demande de lui faire pour 18 009 francs de traites. En ce moment on apporte une lettre; elle est d’Armand; en sortant ila aperçu le comte entrer chez Marguerite et renvoyer la voiture; il lui demande pardon du seul tort qu'il a de n’avoir pas 100 000 francs de rente et lui annonce qu'il quitte Paris à l'instant. Voilà une bonne nouvelle, moncher Julien, vous gagnez 18000 francs à cette lettre, j'étais amoureuse, je voulais te les faire payer, mon pauvre comte, pour pouvoir vivre un peu plus tranquille. __ Avec l'autre? — Oui, allons souper, j'ai besoin de prendre l'air. Cependant Armand n'est pas parti. Dans son désespoir il a couru chez une amie de Marguerite demeurant dans la même maison, il veut revoir sa perfide, mais cette amie, craignant qu'il ne se fasse une affaire avec le comte, fait prévenir Marguerite (encore à la porte attendant dans sa voiture une pelisse pour se garantir du froid), qu'il faut qu’elle lui parle à l'instant. Celle-ci, remonte et en apprenant qu'Armand est là, elle fait dire au comte qu'elle se trouve indisposée et le congédie. Armand paraît et se précipite à ses pieds. Elle lui rappelle qu'elle ne s'appartient pas, qu'elle n'a pas un sou de
fortune et dépense 100000 francs par an ; faut prendre les gens comme ils sont et comprendre leur position. Je suis Jeune, je suis jolie, je suis bonne fille, vous êtes un garçon d'esprit, prenez de moi ce qu'il y a de bon, laissez ce qu'il y a de mauvais et ne vous occupez pas du reste. J'avais révé de passer deux mois à la campagne avec vous, mais pour l’accomplissement de ce réve j'avais besoin de cet homme. Au bout de ce temps qui aurait suffi à calmer et a éteindre même notre grande passion, car dans notre monde quandune passion a duré deux mois elle a fait tout son temps, nous serions revenus à Paris, nous nous serions donné une bonne poignée de main et nous nous serions fait une bonne amitié des restes de notre amour. Cela thumilie, ton cœur est un grand seigneur, n'en parlons plus ; tu m'aimes depuis quatre jours, envoie-moi un bijouet que tout soit dit. Mais Armand n'écoute rien que sa passion, il prie, il conjure, il insiste, et Marguerite subjuguée, transformée cède enfin en s’écriant : Ne réfléchissons plus, ne raisonnons plus, nous sommes jeunes, nous nous aimons, marchons en suivant notre amour.
Les deux amants ont passé deux mois à Bougival dans un bonheur toujours croissant; mais le vieux duc et le comte ont à la fois cessé leurs libéralités et Marguerite, qui ne veut pas recourir à la bourse d’Armand, n’a pu suffire à ses dépenses qu’en vendant successivement ses chevaux, sa voiture, ses cachemires et ses bijoux. De plus, ses créanciers n'ayant plus le duc et le comte pour répondants ont exigé leur payement, ils ont saisi les meubles de Paris et s’apprêtent à les faire vendre. D’un autre côté, le père d’Armand a supprimé sa pension de 10000 francs; Marguerite se dispose à céder à vil prix son riche mobilier et à se retirer avec son amant dans le plus modeste logis, lorsque apparaît M. Duval; il tente d’abord l'effet de son pouvoir paternel sur son fils, ne pouvant en rien obtenir, ils’adresse à Marguerite et finit par arracher à son amour et à son dévouement non seu-
lement qu’elle quitte son amant, mais qu’elle le persuade qu'elle ne l’aime plus. La malheureuse fille consomme ce double sacrifice et pour lui ôter toute incertitude et tout espoir elle accepte Les offres d’un de ses riches adorateurs dont elle devient la maîtresse. Mais un si grand effort a épuisé son courage et ses forces: le mal dont dont elle est atteinte fait des progrès rapides, elle est mourante, elle se meurt et bientôt expire dans les bras d’Armand revenu près d’elle plus fou d'amour et dont le pardon à cette heure suprême l’absout et la console.
Cette analyse, quoique fort incomplète sous le double rapport des incidents et des détails scandaleux qui animent l’action, suffira néanmoins pour indiquer tout ce que cette pièce a de choquant au point de vue de la morale et de la pudeur publique. Cest un tableau dans lequel le choix des personnages et la crudité des couleurs dépassent les limites les plus avancées de la tolérance théâtrale. Ce qui ajoute encore à l’inconvenance. du sujet et à sa mise en scène, c’est qu'ils ne font que reproduire la vie d’une femme galante, morte récemment, et qui a fourni à un romancier et à un spirituel critique un livre et une biographie devenus populaires et qui expliquent tout ce que certaines situations et certains détails pourraient avoir d’indécis.
Pour ces considérations et d’un avis unanime, nous avons l'honneur de proposer à M. le Ministre de ne point accorder l'autorisation de représenter cette pièce.
THÉATRE DU VAUDEVILLE
LA DAME AUX CAMÉLIAS Paris, 1er septembre 1851.
M. Bouffé, au nom du directeur du Vaudeville, ayant fait une démarche auprès de nous à l’occasion de la pièce en 5 actes et 6 tableaux, sans couplets, présentée pour ce théâtre sous le titre : La Dame aux Camélias, nous a demandé de prendre connaissance d’un nouveau manusçrit de cèt ouvrage d’où l’auteur avait, disait-il, fait disparaître les passages qui avaient le plus éveillé la susceptibilité.
Nous n’avons pas cru devoir nous refuser à un nouvel examen. Une seconde lecture de la pièce nous a convaincus qu’elle restait la même quant au fond et aux principaux développements. C’est toujours la même peinture des mœurs et de la vie intime des femmes entretenues. Marguerite continue à prendre des mains du vieux duc et de celles du comte dans la pensée de liquider son passé et de vivre tranquillement quelques mois à la campagne avec Armand qu’elle aime pour lui-même; et lorsqu'elle a été amenée à renoncer àcet amant de cœur, elle accepte les offres de fortune de M. de Varville dont elle devient publiquement la maîtresse.
Dans cette situation des choses, nous persistons unanimement dans les considérations des conclusions de notre rapport du 28 août dernier.
THÉATRE DU VAUDEVILLE
Paris, je 1er octobre 1851.
Nous avons reconnu par une troisième et consciencieuse lecture de la Dame aux Camélias que de nombreux retranchements ont été opérés sur le manuscrit que nousa renvoyé M. le Ministre. Mais nous sommes convaincus, en même temps, que cette suppression de détails pius ou moins choquants laisse subsister les inconvénients que nous avions signalés, quant au fond de l’ouvrage, dans nos rapports du 28 août et du 1er septembre derniers.
Deux tableaux, il est vrai, ont été fondus en un seul ; mais ce travail, ainsi que les autres retranchements, n’ont rien changé à la portée générale de la pièce. Elle a été raccourcie et non refaite. Le drame reste lemême comme point de départ, incidents, mœurs et caractères des personnages.
En conséquence, et tout en regrettant le devoir qui est imposé, nous croyons devoir persister dans nos conclusions des rapports qui précèdent.