THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE
Drame en 5 actes.
Paris, le 10 janvier 1853.
Acte premier. — Le peintre Paul Aubry travaille à un tableau pour lequel il fait poser Aurore, qui est à la fois son modèle et sa maîtresse. Le baron Maximilien de Ternon vient le prier de lui prêter son atelier pour y recevoir en secret une femme. Paul consent et Maximilien se retire.
Bientôt arrive la visiteuse anoncée; c'est une grande dame, la marquise Diane de Lys, elle est accompagnée de madame Marceline Delaunay, son amie. Elle lui explique qu’elle accepte le rendez-vous de Maximilien parce qu'ils se sont aimés dans leur première jeunesse et qu'il a peutêtre un service à réclamer d'elle. Il n’en est rien. Maximilien veutrenouer avec la marquise ; mais elle repousse sa déclaration, parce qu’on ne recommence pas des amours d'enfant, Le jeune homme se résigne et sort en soupirant.
Diane le suit peu d’instants après, en oubliant sur un bahut une bague qu’elle venait de quitter pour mettre ses gants.
Après leur départ, Paul descend pour fermer les portes de l'atelier ; quand il remonte, Aurore l’embrasse sur les marches de la chambre à coucher où elle entre avec lui.
Acte deuxième, — Nous sommes chez la marquise, elle montre à un de ses intimes, le duc d’Edolly, un tableau de Paul Aubry qu’elle a fait acheter. Le marquis de Lys vient prendre congé de sa femme; il part pour une de ses terres où il va chasser pendant un mois. Témoin de l'indifférence réciproque des deux époux, le duc conseille l'amour à la marquise, et lui offre le sien qui n’est pas repoussé.
Cependant Marceline fait à Diane de douces remontrances sur ses légèretés. La comtesse, sœur du marquis de Lys, vient de son côté lui reprocher durement les mêmes inconséquences. Mais ces avis ne font qu'irriter la marquise, et Maximilien la trouve dans cette disposition d'esprit où une femme de son caractère est bien près d’un coup de tête. Il lui raconte d’abord qu'il s’est consolé de son échec auprès d’elle avec une danseuse; ensuite que la visite qu’elle a faite à l'atelier de Paul a eu pour conséquence la rupture de celui-ci avec Aurore; mais il est pressé, il se rend à l'Opéra avec ce même Paul qui l’attend dans la rue ; il offre à la marquise de le lui présenter et ne lui donne pas le temps de refuser.
Resté seul avec celle-ci, le jeune peintre reconnait la bague oubliée dans son atelier. Grande scène d’explication. Provoqué à la franchise par Diane, Paul lui dit quels bruits fâcheux courent sur son compte à cause des inconséquences qu’elle commet à tout propos. La jeune femme, touchée jusqu'aux larmes, lui demande son amitié et ses conseils, elle se place en quelque sorte sous sa tutelle et lui impose la responsabilité de sa vie. Après cette dangereuse conversation, le peintre et la marquise se quittent, déjà épris l’un de l’autre.
Acte troisième. — Quelques semaines se sont écoulées; la marquise se livre avec passion aux douceurs de son
intimité avec Paul. Ni les prières de Marceline, ni les sévères remontrances de la comtesse, sa belle-sœur, rien ne peut l’arrêter; elle va juqu’à vouloir présenter Paul à la princesse de Riven au milieu d’un bal donné par celle-ci; elle prétend y braver l’opinion du monde au bras de l’homme qu’elle aime. Paul, plus raisonnable, retient Diane et la décide à renoncer à son projet, en lui demandant de passer la soirée dans le charme d’un têteà-tête.
Tout à coup une chaise de poste se fait entendre, c’est le marquis qui arrive. Prévenu par la comtesse, il vient chercher sa femme pour l'emmener en Allemagne. Scène violente entre les deux époux. Le marquis se montre prêt à employer la force; la marquise déclare qu’elle va appeler Paul Aubry à son secours. Le mari cède devant un déshonneur qu’il voulait ignorer; il dit à Diane qu'il va la conduire auprès de son père et qu’il se séparera d’elle pour toujours.
Acte quatrième. — Nous retrouvons les deux époux à Lyon, ils se rendent à Marseille où demeure le père de Diane. Mais ce voyage a modifié les sentiments du marquis ; il convient qu’il a trop négligé sa femme et il lui offre de tout pardonner. La marquise refuse.
Cependant Marceline et le duc d’Edolly se présentent; l’une vient lui apprendre qu’elle a décidé Paul à renoncer à ce fatal amour qui les perdrait tous deux. L'autre, au contraire, amène Paul lui-même. La passion des deux amants se rallume plus ardente que jamais.
Vous êtes ma femme devant Dieu, s’écrie Paul, partons! — Quand partons-nous”? dit le marquis en se montrant. Après cette parole, ils’empare de safemme, chasse Paul et le prévient qu’il le tuera, s’il le retrouve sur son chemin.
Acte cinquième. — Paul est à la veille de se marier; ila cédé aux bons conseils de ses amis, mais il a renoncé avec peine à la marquise, quoiqu’elle n’ait répondu à aucune de ses lettres. Une dernière preuve d’oubli achève de le
décider. Maximilien lui montre une lettre de la marquise dans laquelle elle parle de son bonheur avec son mari. Mais des pas précipités se font entendre, c’est Diane. Reproches de Paul, explications de la marquise; tout, jusqu’à la lettre qu’il vient de lire, n’était qu’une feinte de celle-ci pour tromper son mari et lui échapper. La voilà libre enfin ; elle pourra ne plus le quitter. ”
La porte s'ouvre ; un coup de pistolet part; Paul chancelle et tombe mortellement atteint par le marquis.
Cette analyse, quoique d’une fidélité scrupuleuse, ne pourrait donner qu’une incomplète idée de la dangereuse portée du drame Diane de Lys, si nous ne fixions en quelques mots le caractère, les mœurs et Le langage de ses principaux personnages.
La marquise, dit l’auteur dès le premier acte, est le type de ces grandes dames qui ne jettent pas leur bonnet par-dessus les moulins, mais qui les saluent bien un peu quand elle les voient. Sa coquetterie, son désœuvrement, ses imprudences et son caractère emporté la livrent bientôt à toutes les violences d’une passion partagée. Les développements de cet amour ne sont pas autre chose qu’une longue justification d’un adultère légitimé, en quelque sorte, par un mariage mal assorti. N'ayant pas trouvé le bonheur dans son ménage, la marquise dit qu’il lui à fallu le demander à d’autres impressions. C’est Dieu, ajoutet-elle ailleurs, qui lui a envoyé l’homme qu’elle aime, donc rien ne l’arrête ni la conscience, ni son enfant (elle est mère!), ni le pardon de son mari, ni même l’oubli de Paul. Elle poursuit sans relâche, et jusqu’au dernier moment, la satisfaction d’un amour qui ne lui cause ni hésitation ni remords.
Paul, quoique plus calme, la suit dans cette voie; mais il semble plutôt dominé que séduit, ce qui rend encore plus odieux le caractère de la marquise.
La modération du mari tend à produire la même impression contre sa femme.
Deux personnages seulement semblent destinés par l’auteur à représenter le côté moral dans son drame; c’est Marceline et la comtesse. La première avoue qu’elle n’est honnête femme que parce qu’elle est heureuse. S'il n'y avait que moi pour te blémer, dit-elle à son amie, peutétre à force de t’entendre, je me laisserais convaincre, et je t'absoudrais. Ma vertu vient de mon bonheur et n’a pas le droit d’étre sévère.
La seconde (la comtesse) est une de ces femmes qui ont passé vingt ans de leur vie à rembourer le fossé où devait tomber leur vertu et qui, furieuses d’étre encore sur le bord à attendre qu'on les pousse, font de leur vertu forcée une morale injuste et acaridtre à l'usage des jeunes femmes.
Quant aux autres personnages, ils vivent dans un milieu de la plus naïve immoralité, sans même avoir la passion pour excuse.
Maximilien fait la cour à la marquise; repoussé, il se rejette sur une danseuse et conseille à Paul de prendre Diane pour maîtresse.
Le duc d’Edolly n’ayant pu, lui aussi, obtenir les faveurs de la marquise, se dévoue au bonheur des amours dela jeune femme et lui amène son amant après avoir tout préparé pour un enlèvement.
De pareilles mœurs sont présentées comme la fidèle peinture de la vie du grand monde. L'opinion de Boursac, un des personnages épisodiques de la pièce, est que toutes les grandes dames trompent leur mari. — Toutes? lui dit M. de Lussieu. — Toutes, reprend Boursac, excepté les femmes veuves.
Ce drame est écrit tout entier sur ce ton; quand la passion n’y prêche pas l’adultère, le vice élégant y raconte son immoralité.
Les dangers que pourrait présenter à la scène un ouvrage de cette nature, nous ont paru de trois sortes :
I1 atteint la famille, en attaquant les devoirs du mariage.
En peignant sous de fausses couleurs je mœurs du grand monde, ilfournit un texte aux déclamations contre les classes élevées de la société.
Enfin, il fait revivre sur la scène ces théories corruptrices qui avaient envahi le drame et le roman modernes après 1830.
En conséquence, et à l'unanimité, nous ne croyons pas pouvoir proposer l’autorisation de cet ouvrage.
Ont signé :