ACTE PREMIER
PONTFERRAND, lui serrant la main.
Je vous en fais mon compliment. Vous devriez bien me fourrer dans un conseil d'administration. Les Pontferrand sont de vieille souche. Voilà une occasion pour la démocratie de faire alliance avec la noblesse. Et puis ça me ferait aller quelquefois à Paris.
THOUVENIN
Les jetons d'absence seraient pour la petite. PONTFERRAND.
Qui est-ce qui vous a dit de ces choses-là ?
THOUVENIN
Ça se dit dans le pays.
PONTFERRAND.
Tas de bavards!
THOUVENIN
On vous voit trottiner, de temps en temps, du côté du télégraphe où vous allez porter vous-même vos petites dépêches.
PONTFERRAND.
A un ami.
THOUVENIN
Hé! vous n’allez pas les adresser directement à la petite, vous êtes plus fort que ça, etle lendemain, régulièrement, on vous voit partir pour Paris, où vous restez deux bons jours.
PONTFERRAND.
C'est vrai.
/ THOUVENIN
Je vous mettrai dans un conseil d'administration; mais
dites-moi pourquoi, puisque vous étiez veuf, vous êtesvous remarié? Par mortification ?
PONTFERRAND.
Vous y êtes. J'étais inconsolable de la mort de ma première femme, qui n’avait aucun rapport avec celleci... un ange, un ange, et plus on est inconsolable…
THOUVENIN
Plus on a besoin d’être consolé. Mais ce n'était pas
le moyen.
PONTFERRAND.
Mais je me croyais sincèrement inconsolable pour toujours. Alors, on.a abusé de ma douleur. On m’a dit qu’il fallait me remarier, à cause de Clarisse, avec une femme sérieuse. J'ai cherché une personne que l’on ne pût pas m’accuser d’avoir épousée par amour; on m’a indiqué mademoiselle de Laville Serteux, je me suis dit tout de suite : voilà mon affaire.
THOUVENIN
On ne pouvait pas trouver mieux.
PONTFERRAND.
Je ne crois pas. Il faut vous dire que, tel que vous me voyez, je suis resté très jeune.
THOUVENIN
De cœur ?
PONTFERRAND. De cœur et de tout. C
Alors?
PONTFERRAND.
Alors, dans le commencement de mon mariage, moins il y avait d'entrainement de ma part, plus il me paraissait juste de concilier et mes devoirs envers la mémoire de ma première femme, et ce que je devais, après tout, aux aspirations légitimes de la seconde. Je m'étais remarié, je devais au moins.