‹ Théatre complet (volume 2)Chapitre 76 sur 208 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

comme vous le savez, monsieur le comte, dans une intimité telle, qu'ils se tutoyaient et qu'ils se tutoient encore. Il avait même été question de mariage pour eux entre Thauzette et moi, quand tous deux nous étions pauvres. Mais lorsque Fernand a eu vingt-deux ou vingttrois ans, il a commencé à s’éloigner de nous. Thauzette devenu riche ne trouvait plus l'alliance suffisante et un jour ilme déclara, avec toutes les précautions possibles, que je ne devais pas compter sur ce mariage. C’est peu de temps après qu'il vint m’offrir cette place que j’ai cru devoir refuser.

ANDRÉ

Vous avez eu raison. Si j'insiste sur vos affaires intimes, je vous assure que ce n’est pas par curiosité, mais par intérêt. N'est-ce pas après la rupture de ce mariage que mademoiselle Brissot esttombée malade?

BRISSOT

Oui, monsieur le comte.

ANDRÉ

Elle aimait Fernand ?

BRISSOT

Oui. On nous avait bien conseillé quelquefois de rompre cette intimité qui pouvait avoir plus tard des conséquences fâcheuses pour l'établissement de Denise, mais l’établissement d’une fille pauvre est si rare, que nous n'avions pas cru devoir sacrifier à cette éventualité une amitié d'enfance. Nous avons eu tort, ma femme et moi, de ne pas suivre ces conseils. Ce n’était pas par calcul, c'était par habitude, par confiance, que nous laissions les choses dans l’état où elles étaient. Fernand était pour nous comme un fils, nous pensions que Denise ne le considérait que comme un frère. Nous avons été imprudents. L'enfant avait pris au sérieux ce:

qui ne l'était pas. Elle a beaucoup souffert moralement A

et physiquement, Elle ne dormait plus, elle ne mangeaïit plus. Amaigrie, épuisée, forcée de renoncer aux lecons qu’elle donnait et qui nous aidaient à vivre, comme à ses études de chant sur lesquelles elle fondait tant d’espérances, elle se laissait mourir tout bonnement. Sa mère ne pouvait plus faire autre chose que de la soigner, et moi j'avais une petite place de comptable dans une maison de commerce qui me prenait de huit heures de matin à sept heures du soir et qui nous donnait juste de œuoi ne pas mourir de faim. Heureusement, nous avions une vieille amie un. peu aisée qui habitait le Midi. Elle est venue à Paris par hasard, etelle aemmené Jeanneet Denise avec elle. Il était temps. Le soleil a fait encore un miracle et m’a rendu ma fille. Madame de Thauzette a eu ensuite la bonne pensée de me recommander à vous, nous étions sauvés. Madame de Thauzette est un peu étourdie, mais elle n’est pas méchante et je n’oublierai jamais ce que nous lui devons.

ANDRÉ

Pardonnez-moi de vous avoir rappelé ces souvenirs douloureux.

BRISSOT

Tout cela est fini, grâce à Dieu et à vous, monsieur le comte.

ANDRÉ

Êtes-vous vraiment sûr que c’est fini? Êtes-vous certain que mademoiselle Brissot n'aime plus Fernand? Madame de Thauzette est veuve. La fortune laissée par son mari n’était pas ce qu'on la croyait de son vivant. Elle et son fils ont dilapidé presque tout ce qui leur est revenu. Aujourd’hui ils sont fort gênés et ils seraient moins orgueilleux et moins exigeants qu’autrefois. Si votre fille avait une dot, Fernand reviendrait peut-être à elle, et, si elle l'aime encore.

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