ACTE DEUXIÈME
THOUVENIN
Vous craignez un calcul de la part de cette fille-là. Je n’y crois pas. Elle ne m’apparait pas ainsi. Je suis convaincu que, si elle se sent quelque inclination pour vous, elle la repousse, elle la refoule au fond de son âme, tant elle doit craindre d’être soupçonnée non seulement par les autres, mais par elle-même. Elle ne fait rien pour attirer vos regards et surprendre votre cœur, et la reconnaissance qu’elle a pour vous, comme son père et sa mère, elle ne la témoigne que par l'attitude la plus digne et la plus conforme à sa situation. Mais le jour où elle
apprendra que vous l'avez distinguée entre toutes les
femmes, que vous voulez faire d'elle la compagne de toute votre vie, quelle surprise! quelle gloire! quelle joie! et de là à l’amour, non seulement le plus sincère, mais le plus passionné, croyez-vous qu'il y ait loin? C’est comme cela que je me suis marié; moi. J'ai épousé une belle, bonne et honnète fille qui n'avait pas le sou et qui ne s’y attendait guère. Je remercie Dieu tous les jours de la bonne idée que jai eue.
ANDRÉ
C’est là aussi que j'en étais. Je pensais à me donner ce beau spectacle, la réalisation subite de tout ce que peut souhaiter une fille honorable et pauvre que l’on aime. La vie active, en plein air, que je mène ici m'a rendu beaucoup de mes premières illusions et de mes premières candeurs. Cependant, lorsque j'ai compris l’action que mademoiselle Brissot commençait à exercer sur moi, j'ai voulu m'y soustraire ou m’en convaincre. Il m'est arrivé de temps en temps de partir subitement pour Paris et de me rejeter dans les plaisirs faciles d’autrefois. Jen sortais bien vite et tout honteux. L'image de mademoiselle Brissot ne cessait de passer entre moi et les autres femmes, ne laissant à leur place que des fantômes sans âme et même sans corps. Je revenais à la
hâte, et, à mesure que je me rapprochais de cette maison
où j'allais la retrouver, je me sentais plus content de
moi. Comment dirai-je? Mon esprit, mon cœur, mon
âme, ont pris peu à peu l’habitude de ne plus respirer
que dans l’atmosphère de cette personne sérieuse. Je suis
comme pénétré, imprégné du charme qu’elle répand au-
tour d'elle. Une ou detix fois elle m’a paru un peu plus
triste au moment de mon retour. Voilà tout ce que j'ai pu
saisir. Je cessai enfin d’aller à Paris, et je m'en tins à une véritable vie de famille avec Brissot, sa femme, sa fille et ma sœur. Le soir venu, après le diner, nous nous réunissons ici; Marthe fait de la musique, elle
accompagne Denise qui chante et je pars pour le pays des rêves jusqu’à ce que nous rentrions chacun dans notre appartement, moi me sentant de plus en plus
attaché à cette aimable fille, et me demandant, tous les
soirs, puisqu'elle est là, pourquoi je rentre ainsi tout seul
dans ma chambre silencieuse et vide.
THOUVENIN
Eh bien! il n’y a pas à hésiter, il faut épouser cette jeune fille.
ANDRÉ
Et si elle a eu un amant ?
THOUVENIN
Un amant!
ANDRÉ
Oui, un amant!
THOUVENIN
Qui peut vous faire supposer ?..
ANDRÉ
Madame de Thauzette !
THOUVENIN
Vous lui avez fait des confidences.