‹ Théâtre completChapitre 116 sur 149 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

ANTOINE, seul, poussant la porte du fond.

Enfin, les voilà parties, et je reste seul avec mes souvenirs d'enfance... Personne là pour m'empécher de rire ou de pieu rer si j'en ai envie... (Regardant autour de lui.) Voilà donc la chambre où je suis venu au monde, voilà mon berceau... Dire que j'ai tenu là dedans!... est-ce drôle! (Le repoussant.) Il a servi aussi à ma petite sœur Louise... Pauvre enfant!... Elle aurait aujourd'hui l'âge de mademoiselle d'Hacqueville... et moi, j'aurais une sœur, une amie!.,, je ne serais pas tout seul Comme cela dans le monde... Tiens! voilà le rouet de la vieille mère... Combien de fois elle a posé son pied là-dessus!... Voilà la quenouille... M'en a-t-elie donné des coups sur les doigts, de cette quenouille-là... quand j'emmêlais son fil! Bonne femme, va!... Le fauteuil du père, où il se mettait à dormir quand il avait fait sa tournée dans les bois de madame la baronne... C'est qu'on doit être joliment bieu là dedans! (ii Ta pour s'asseoir.) Eh bien, Antoine, que jeté voie! Faut respecter cela! tu n'es pas digne de l'asseoir là-dessus, (il aperçoit un

martinet pendu au mur.) Ah! je te reconnais, toi!... tu m'as appris à lire... J'avais la tête dure, mais tu y as mis de l'obstination ; c'est toi gui m'as fait connaître mes lettres... Tiens! à propos de lettres, ça me rappelle que M. le curé vient de m'en donoer une. (La tiraot de sa poche et la regardant.) « Elle vient du père Guillaume, » m'a-t-il dit. D'ailleurs, je reconnais son écriture... Comm.e c'est cacheté! que peut- il y avoir là dedans?... Son testament!... Son testament, pour quoi faire?... Il n'avaitrien à me laisser, pauvre cher homme!... Ah ! si fait... une dette à payer peut-être... Eh bien, sois tranquille, papa Guillaume, on la payera, ta dette... Voyons. (Lisant.) « Mon cher enfant, ce n'est qu'à un homme et à un homme d'honneur que nous pouvions confier le secret que ta mère et moi emportons avec nous en mourant. Aussi disons-nous à M. le curé de brûler cette lettre si tu ne revenais pas dans le pays, ou si tu y revenais avec un mauvais renom... » (s'arrêtant.) Hein?... Qu'estce que cela signifie? (Lisant.) « Pendant que tu étais en apprentissage, la sœur et la fille de madame la baronne d'Hacqueville, qui étaient du même âge et que ta mère nourrissait ensemble, tombèrent toutes deux malades, et cela si dangereusement, que le médecin nous prévint que nous ferions bien d'écrire à madame la baronne, qui, pour quelque temps, habitait alors une de ses terres dans le fond de la Bretagne. Nous fîmes ce que disait le médecin; puis nous attendîmes la volonté de Dieu. Enfin, un soir, malgré tous nos soins, l'une des deux pauvres petites créatures expira... Personne ne connaissait encore cet événement, arrivé depuis une heure à peine, lorsqu'une femme entra, égarée, presque folle; et, s'élançant vers l'enfant qui vivait encore, elle s'écria : « C'est le mien, n'est-ce pas? c'est le mien! » Et, prenant notre enfant dans ses bras, elle la couvrit de larmes et de baisers... En ce moment, nous n'eûmes pas la force de la désabuser... nous lui laissâmes croire tout ce qu'elle voulut. C'était notre bienfaitrice... et, en lui disant tout de suite la vérité, nous lui brisions le eœur. Elle emporta notre fille au château... Le soir, la sienne fut conduite à son dernier asile sous le nom de Louise Bernard!... » (S'interrompant.) Ah! mon Dieu! qu'est-ce que je lis lâl... Louise, ma sœur... tout à l'heure, là... je l'ai vue, je lui ai parlé... (Lisant.) « Tous les jours, nous voulions révéler à la baronne la fatale vérité, et, tous les jours, nous reculions devant la crainte de la rendre malheureuse. Main-

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tenant que ta mère est morte, et que, moi, je vais mourir, le secret que je te confie resle entre le ciel et toi ! Fais-en l'usage qu'il couAfiendra à un honnête homme d'en faire. Si haut placée que soit notre fille, le malheur peut l'atteindre, la baronne peut mourir, une fortune peut se perdre. N'oublie jamais que mademoiselle d'IIacqueville est ta sœur. » Oh ! sois tranquille, père, sois tranquille! je veillerai sur elle, je serai son appui, son soutien... je te le jure !... Et, si jamais je la voyais près de commettre quelque faute... Ah! mon Dieu! elle m'a parlé d'un amour contrarié, et, moi, je l'ai encouragée, je lui ai conseillé de n'écouter que son cœur... Ah ! mon Dieu! elle va fuir peut-être!... Si je courais au château? si je prévenais la baronne?... Antoine, qu'est-ce que tu dis là? Ce serait une làchtlé! Cependant je ne dois pas laisser Louise exposée... je ne peux pas soulfrir que ma sœur... Tu ne peux pas?... tu ne dois pas?... Et comment feras-tu, toi, pauvre paysan? toi, misérable ouvrier? toi, qu'on fera mettre à la porte, par des valets, si tu oses élever la voix?... 0 mon Dieu! que faire? que devenir?... Si je pouvais la voir un instant seulement, je la prendrais dans mes bras, je la serrerais sur mon cœur... je l'embrasserais... et «lors... L'embrasser... et à quel titre?... Jamais! jamais!... Ah! il y a de quoi devenir fou!... 11 ne semble qu'on marche, il me semble que j'entends du bruit... Mais oui... je ne me trompe pas... on s'approche de cette porte... on essaye de l'ouTrix...

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