SCÈNE III ANTOINE, seul
(Éllo sort.)
Eh bien, je la tutoie, ça va... Moi qui croyais que ça n'irait jamais. Et puis, il faut le dire, la pauvre enfant, elle fait tout ce qu'elle peut pour que je ne m'aperçoive pas de sa jjt'ine; malheureusement, il y a les yeux rouges qu'on ne peut pas cacher; les larmes, c'est comme le feu, ça brûle, et elle a pleuré, j'en suis sûr... Mon Dieu si je pouvais savoir la véritable cause de ces larmes. Oh ! mais, j'y pense, comment ai-je fait cela? Antoine mon ami, comment n'as-tu pas réfléchi qu'en ramenant ta sœur ici, Louise Bernard serait trop près de mademoiselle Herminie d'Hacqueville? Imbécile que je suis! Je veux qu'elle oublie ce qu'elle a été, et je la ramène devant le château où s'est écoulée sa jeunesse ! je veux lui sauver les humiliations, et je montre la pauvre paysanne à ceux qui ont connu la noble baronne! Oh ! cela ne se peut pas; non, ce serait la résignation en personne, qu'elle ne s'habituerait pas. Eh bien, mais, s'il n'y a que cela, on trouvera une autre niaisou dans un autre village; on quittera... Ah ! mou Dieu ! c'est pourtant bien triste et bien terrible, de quitter tout cela, de perdre de vue les objets que j'avais eu tant de bonheur à retrouver... de fermer la porte sur le trésor de ses souvenirs, et de se dire : « Le voilà perdu, enfoui pour jamais ; il n'y faut plus penser. » Oh ! mais qui m'empêche de garder la clef, d'y revenir quelquefois seul, sans lui rien dire, sans qu'elle sache où je vais? Elle va à l'église... elle... Eh bien, moi, je viendrai ici ; elle a le bon Dieu, à qui elle va demander du courage; j'aurai, moi, mon père, à qui je viendrai demander la force. Allons, c'est dit ; sans lui rien apprendre, demain je me mets en quête, je cherche et... Eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc? et que vanez-vous faire ici, vous?
SCÈiNE IV ANTOINE, HENRI.
HENRI
Mon ami, mon ami, cache-moi, je suis poursuivii
ANTOINE
Vous cacher, vous ? D'abord, qui étes-vous?
HENRI
Un honnête homme, je le jure.
Un instant, je ne crois pas comme ça les gens sur parole : d'abord, les honnêtes gens ne se cachent pas.
HENRI
Oh! sois tranquille, tu peux me donner asile, à moi; vois, je suis militaire.
ANTOINE
Militaire? Ah ! c'est autre chose... Cependant...
HENRI
Je suis officier de marine, lieutenant de frégate ; je n'ai pas rejoint mon bâtiment, malgré l'ordre que j'avais reçu, et lu vois...
ANTOINE
Poursuivi?
HENRI
Ils ont perdu ma trace ; alors, je me suis souvenu de cette cabane, que je connaissais, et j'ai espéré... Mon ami, tu ne voudrais pas me livrer, n'est-ce pas ?
ANTOINE
Vous livrer?... Allons donc! pour qui me prenez-vous? Vous êtes bien ce que vous dites, n'est-ce pas, un déserteur."
HENRI
Sur l'honneur, je te le jure.
ANTOINE
C'est bon. En ce cas, soyez tranquille : déserler, c'est mal; mais, au bout du compte, il y a souvent un motif qui excuse la désertion.
Oh ! si jamais faute de ce genre mérite d'être excusée, mon ami, c'est la mienne. Imagine-toi...
ANTOINE
Eh bien, mais est-ce que vous pensez que, quand une fois je vous ai dit : « Je vous crois, » est-ce que vous pensez que. je ne vous crois pas? Les honnêtes gens ne sont pas confiants à demi, monsieur l'oflicier ; vous dites que vous êtes honnête homme; moi aussi, je le suis; c'est bon, voilà comme nous arrangerons cela, voyez-vous : vous resterez caché ici jusqu'au soir, une journée est bientôt passée, et, quand la nuit sera venue, on quittera ce bel uniforme, on mettra une veste, une casquette, on prendra sous le bras une scie, un rabot, une varlope, un instrument quelconque; j'ai encore mon livret ; eh bien, grâce à lui et à ce costume, vous irez au bout du monde sans être inquiété.
HENRI
Merci, mon ami, merci.
ANTOINE
11 n'y a pas de quoi. Entrez là dedans, restez-y tranquille ; si on approéhe de la chambre, cachez-vous dans la grande armoire, l'armoire aux habits, et tenez-vous là sans bouger; pendant ce temps-là, je leur ferai prendre une fausse piste; je suis fils de garde-chasse, rapportez-vous-en à moi. Alerte, les voilà !
(Henri sort. Antoine se met à table et feint de déjeuner.)