‹ Théâtre completChapitre 135 sur 149 · SCÈNE IX HENRI, LOUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX HENRI, LOUISE

LOUISE

Que s'est-il passé?... ces soldats, que venaieut-ils faire?

HENRI

Plus tard, plus tard, vous le saurez. Mais, vous-même, Herminie, comment se fait-il que je vous retrouve sous le nom de Louise Bernard, avec ce costume, dans la chaumière de ce paysan ?

LOUISE

Henri, il est arrivé bien des événements depuis que je ne vous ai vu; cette chaumière, c'est la nôtre; cet habit, c'est celui qui me convient; ce nom de Louise Bernard est mon vrai nom.

HENRI

Comment? Je ne vous comprends pas.

Je ne suis pas la fille de madame d'Hacqueville,

HENRI

Vous n'êtes pas la fille de la baronne?

LOUISE

Non... Au moment où j'allais épouser le marquis, où l'on me traînait de force vers la table où était le contrat, ce brave garçon que vous avez vu, ce bon Antoine, avec lequel j'ai été élevée, est venu me réclamer pour sa sœur, a montré une lettre à la baronne, et tout a été dit.

HENRI

Ah! mon Dieu! mon Dieu! mais c'est à me rendre fou de bonheur, ce que vous me dites! Et moi qui ignorais tout cela! moi qui vous attendais à la chapelle! moi qui étais décidé à tout! moi qui voulais vous enlever à cet homme, fût-ce de force! On est venu, j'ai entendu dire que le mariage était remis, on a éteint les cierges, on a fermé les portes de l'église; j'ai couru au château : tout était sombre, morne, silencieux , j'ai bien vu qu'on m'avait dit vrai. Ainsi, ainsi vous êtes libre, Louise, maîtresse de votre cœur, maîtresse de votre main? rien n'empêche plus que vous ne soyez à moi, à moi pour toujours, devant Dieu et devant les hommes, dans ce monde et dans l'autre ? Ah! comprenez vous mon bonheur? Dites, dites I...

270 THÉÂTRE COMPLET û'ALEX. DUMAS

LOUISE

Monsieur Henri...

HENRI

Monsieur Henri! Que signifie, Herminie? qu'ai-je donc fait? et pourquoi me repoussez-vous ?

Parce qu'il n'y a plus d'Herminie, monsieur le chevalier.

HENRI. '

Mon Dieu!

LOUISE

Parce qu'il n'y a plus que la pauvre Louise, la fille du gardechasse Bernard, la sœur du menuisier Antoine.

HENRI

Et que me fait le nom que vous portez? Croyez-vous que ce fût votre fortune, votre nom, votre naissance, que j'aimais en vous? Non, non, ce que j'aimais, c'était vous-même. Dieu vous a dépouillée de tout en un jour, en une heure; béni soit Dieu «pii vous reprend à un autre et qui vous rend à moi, à moi, tout entière, libre de votre amour, comme de votre personne ! Louise, nous allons donc être heureux !

LOUISE

Je A'ous remercie, Henri, et je vous reconnais là. Oui... vous êtes le bon, le noble chevalier Henri de Verneuil; vous êtes tel que je vous ai revu, tel que je comptais vous revoir; mais, maintenant que vous avez fait ce que vous deviez, maintenant, Henri, permettez que je sois aussi généreuse que vous; maintenant, c'est à moi de faire ce que je dois.

HENRI

Louise, je ne vous comprends pas.

LOUISE

Oh ! si, vous me comprenez, car tout ce qui est vrai, tout ce qui est juste, tout ce qui est grand doit être compris par vous. Henri, vous savez très-bien que Louise Bernard ne peut être la femme du chevalier de Verneuil.

HENRI

Louise Bernard ne peut plus être ma femme ! mais comment ? mais pourquoi cela ?

LOUISE

Parce que toutes choses sont changées, parce que l'égalité rompue entre nous a tout rompu, parce que vous êtes toujours un grand seigneur, et que je ne suis plus qu'une pauvre fille.

Vous êtes noble, Henri, et vous devez compte de vos actions

à toute la noblesse de France (Antoine reparaît et se tient au fond) ; vous devez compte de vos actions à vos aïeux et à vos descendants. Non, Henri, Je ne serai pas à vous : mais au moins je ne serai à personne; car, vous le comprenez bien, celle qui est aujourd'hui Louise Bernard ne doit pas épouser un grand seigneur; mais celle cfui fut autrefois Herminie d'Hacqueville ne peut pas non plus devenir la femme d'un ouvrier. ANTOINE, s'avançant.

Eh bien, mais alors Louise Bernard doit donc mourir fille ou se faire religieuse? mais alors Antoine Bernard est donc un mauvais frère? Antoine Bernard a donc commis une mauvaise action? Ah! je me doutais bien de tout cela; oui, oui, vous avez voulu inutilement me le cacher, j'avais vu la trace de vos larmes, et je me disais à part moi : « Antoine, Antoine, tu as eu tort de faire ce que tu as fait. » Ah! pardonne-moi,, pardonne-moi, mon père, car je l'avais fait pour le bien.

HENRI

Antoine, Antoine, mon ami, mon frère, joins tes prières aux miennes; obtiens d'elle qu'elle consente à devenir ma femme.

ANTOINE

Et tout cela parce qu'elle est ma sœur, tout cela parce qu'elle est Louise Bernard au lieu d'être mademoiselle Herminie d'Hacqueville. Eh bien, nous verrons, nous verrons, monsieur Henri; ne perdez pas courage; Dieu inspire les bons cœurs. Dieu m'inspirera. Monsieur Henri, ne sortez pas d'ici ; attendez-moi. Et vous, mademoiselle, ne vous pressez pas de me prendre en haine. Si j'échoue, eh bien, alors, il sera temps. (A part.) Chez la baronne. (Haut.) Restez, monsieur Henri, restez !

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