ACTE II, SCENE XVI
Tu m'en donnes une preuve de plus. Mais ce que tu me proposes là, et dont je te saurai gré éternellement, est mille et mille fois impossible.
HÉLÈNE
Pourquoi? pourquoi?... voyons!...
LUCIEN
La première raison, la plus forte, la plus décisive, est que je t'aime trop pour pouvoir jamais aimer un enfant qui ne viendrait pas de toi... et qui n'est attaché à moi que par des souvenirs trop lointains pour être puissants et émus!... La seconde, c'est que toi-même tu ne peux pas aimer cette petite, et que, pas plus que moi, tu ne t'attacheras jamais à elle!
HÉLÈNE
Ne crois pas cela, Lucien. Oh! je ne te dis pas que je l'aime déjà comme ma propre enfant, mais elle m'a inspiré un sentiment tendre et soudain... Je l'aimerai bien vite... je le sens... Il y a des impressions qui ne trompent pas.
LUCIEN
Tu as pu te l'imaginer un instant parce que tu es très bonne et que l'apparition de cette jeune fille t'a subitement troublée. Mais cela ne durerait pas, j'en suis sûr... et nous nous trouverions alors dans une situation inextricable. Réfléchis, toi aussi, Hélène... Si cette enfant était toute jeune, si nous avions la mission de l'élever, de l'instruire, l'espoir enfin de la faire nôtre, je comprendrais ton insistance, et moi-même, croistu que je me refuserais à ce qui, alors, serait vraiment un devoir? Tu le sais bien que je ne m'y refuserais pas. Mais la question est très différente... Ne m'interromps pas, tu vas voir que
j'ai raison... Nous sommes en face dune jeune fille de dix-sept ans, qui ne nous connaît ni l'un ni l'autre, et qui, si je ne me suis jamais préoccupé d'elle, en quoi j'ai eu tort, ne s'est jamais préoccupée de moi... Ce n'est pas la môme chose, évidemment ; c'est elle qui a le beau rôle, ce n'est pas moi, je le confesse... Mais il est trop tard aujourd'hui pour rien changer à notre situation réciproque... Demain, ce n'est pas une fille de dix-sept ans que nous aurons à coté de nous, mais une femme agitée par des sentiments que nous n'aurons pas créés, que nous n'aurons pas pu surveiller, et qui nous échappera sans que l'amour paternel et filial ait eu le temps de se développer de son côté ni du mien.
Qu'en sais-tu? Tu ne la connais pas... Tu n'as jamais regardé ses yeux, entendu sa voix... Comment peux-tu dire que tu es incapable de l'aimer? Quant à elle, elle est seule au monde et prête à se donner pour un peu de sympathie et de tendresse... Tends-lui la main, toute son âme t'appartiendra... Et quelle lumière, quelle chaleur, elle apporterait dans notre existence ! Lucien ! Lucien ! Comment ne vois-tu pas que c'est ta jeunesse qui revient vers toi? Ne la laisse pas s'enfuir, ce serait pour toujours !...
LUCIEN
Ma chérie... ma chérie... je...
HÉLÈNE
Et puis... Et puis, il y a moi aussi!... dont la vie est parfois bien lourde et bien maussade, va, je l'avoue. Tu ne t'en aperçois pas, toi! Tu as ton travail et des soucis de toutes sortes... Et si tu es mon mari, mon ami, ma grande affection, tu ne