ACTE III, SCÈNE VII
vez le demander à monsieur Ghartier... Si je l'avais su, je ne serais pas venue. Ma mère m'avait dit que vous aviez tenu envers elle tous vos engagements, fait tout votre devoir... que vous étiez quitte. Elle m'a fait promettre de ne jamais rien vous réclamer. Vous voyez que ee n'était pas une mauvaise femme !
(Elle est très émue.)
Je suis très ému moi-même à tous ces souvenirs... soyez-en sûre, Lucienne... Oui... oui... votre mère était une femme très loyale et très honnête... Quand nous nous sommes séparés — et vous êtes assez grande pour entendre ces choses-là — nous avons eu ensemble une explication, une triste et franche explication. Je lui ai dit quels devoirs impérieux, irrésistibles, m'appelaient... Mon père presque ruiné, des affaires dans le plus grand désordre, une famille entière compromise et menacée... J'étais lils unique, j'étais jeune... Je ne pouvais pas refuser de venir au secours de ceux qui comptaient sur moi... Votre mère l'a compris, elle s'est résignée, je lui ai laissé le peu dont je pouvais disposer et nous sommes partis l'un et l'autre en pleurant... Et puis, peu à peu — oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis — peu à peu l'oubli est venu, et je me suis marié. Ma faute, ma vraie faute, et je n'hésite pas à le confesser devant vous...
LUCIENNE, lui prenant machinalement la main et la retirant aussitôt.
Oh! monsieur...
LUCIEN
C'a été de ne plus m'occuper de vous et de vous perdre de vue... Je le regrette, Lucienne. N'y
ajoutez pas le remords de vous savoir exposée à toutes les aventures de la vie... Je comprenais votre refus quand je me conduisais avec vous comme un étranger... que j'avais l'air de vous faire une aumône. Votre fierté en était justement offensée. Mais à présent, Lucienne, ce n'est plus un étranger qui vient à vous, c'est votre père qui réclame le droit de se charger de votre existence... Votre refus, si vous y persistiez, amènerait des choses très graves et très douloureuses pour tout le monde...
LUCIENNE
J'accepte, alors... j'accepte... mais comment puis-je être la cause d'une douleur pour quelqu'un... pour vous?... Je ne comprends pas.
LUCIEN
Voici, vous avez fait la connaissance de ma femme, Lucienne.
LUCIENNE
Par hasard, oui.
LUCIEN
N'importe. Madame Brian t s'est prise pour vous d'une sympathie que vous méritez, certes!... Mais elle veut de moi une chose impossible pour l'instant, qui sera réalisable plus tard... peutêtre... mais qui, aujourd'hui, se heurte à des difficultés insurmontables...
LUCIENNE
Mais quoi ? Quoi?
LUCIEN
Elle veut que je vous garde auprès de moi...
LUCIENNE
Oh ! je vous jure que je n'y ai jamais songé une minute ! Je vous le jure.