ACTE II, SCÈNE II
je veux faire, j'en conviens. Je ne sais qu'une chose, c'est que je n'ai pas le sou, que je mène une vie insupportable et sans issue, et qu'il n'y a ici pour moi d'avenir d'aucune sorte!
Quelle est cette lubie? Votre avenir, au contraire, est assuré.
GEORGES
Ah ! ah ! il est joli. L'existence la plus morne et la plus insipide ! Un métier sans intérêt ! Et pour comble d'amusement, vous m'offrez une jeunefîlle d'une nullité... Il ne me manquerait plus que ça !
PAGELET.
J'espère que vous ne parlez pas sérieusement?
GEORGES
On ne peut pas être plus sérieux.
PAGELET.
Alors, vous êtes fou !
GEORGES
11 n'y a pas moyen de raisonner avec les gens de votre âge. »
PAGELET.
Vraiment?
GEI IRGES.
Et nous ne nous entendrons jamais, parce que vous partez, pour juger notre conduite, nos sentiments et nos goûts, du principe le plus faux.
PAGELET.
Et lequel?
GEORGES
Vous n'admettez pas, et vous ne voulez jamais admettre que les jeunes gens, aujourd'hui, ren-
contrent dans la vie, certaines difficultés particulières à notre temps, que vous n'avez pas eues. Vous ave/, suivi votre carrière sans ambitions ni détours. Maintenant, vous avez toutes vos idées rangées dans votre tète, comme les bibelots dans la vitrine d'un collectionneur, et vous poussez des cris si on veut en changer une de place. Allez, allez, mon cher maître, les conditions de la vie actuelle, pour un garçon de mon âge et de ma situation, sont effroyables, voilà tout. L'argent est presque impossible à acquérir. Il est raflé d'avance par quelques gens heureux et par quelques fripons. On est obligé de le gagner comme à une loterie ou de le voler comme dans un bois, il n'y a pas de milieu.
PAGELET.
Ai-je volé ma petite fortune? Est-ce que je l'ai gagnée au jeu ? Je l'ai acquise sou à sou.
GEORGES
Vous viviez à une époque où on le pouvait encore.
PAGELET.
Nous avions autant d'injustices et de mauvaises chances à supporter que vous.
GEORGES
Seulement, vous ne le remarquiez pas. Cela suflit à établir entre nous une différence formidable.
PAGELET- le regardant.
Vous, vous me paraissez dans l'état d'esprit où l'on fait d'énormes sottises.
GEORGES
J'aime mieux faire d'énormes sottises que de périr d'ennui.