ACTE I, SCENE V 1 I
dans un bureau, n'importe quoi ; je m'arrangerai avec tes créanciers, que l'on réglera peu à peu.
MADAME VALPIERRE
Voilà la proposition que mon mari voulait vous faire... Elle est très raisonnable.
BRLSNOL.
Etre employé, à mon âge ! J'aime à croire que tu badines? Je ne puis plus, au contraire, que m'occuper d'affaires très importantes qui exigent de l'activité et où je pourrai utiliser mon expérience.
À ton âge?... Ne dirait-On pas?... (Le regardant.)
Ma parole, on te donnerait quarante ans ! Tu parais quinze ans de moins que moi et nous sommes de la même année. Tu n'es jamais malade ?
BB2GNOL.
Jamais.
VALPIERRE
Tu n'as pas de rhumatismes?
BRIGNOL.
Du tout.
VALPIElîUE.
Moi, j'en suis couvert. J'ai vieilli, toi, tu as l'air d'un jeune homme, voilà où mène la fainéantise. C'est décourageant! Enfin, tu veux continuer à ne rien faire? C'est comme il te plaira.
BRIGNOL.
Mais tu te trompes. J'ai cinquante affaires en train... Qu'une seule réussisse, et nous voilà sauvés, pour ne pas dire riches... En attendant, j'ai des clients... Connais-tu Carriard?
VALPIERRE
Ou'est-ce que c'est que ce monsieur?
BRIGNOL.
(l'est un homme qui m'a fait gagner cinq cents francs, le mois dernier. Tu dîneras avec lui ce soir. Je vais très probablement avoir une position superbe dans sa manufacture ou dans le nouveau chemin de fer qu'il va construire... sans compter le journal qu'il va fonder, et dont je dois être l'administrateur.
VALPIERRE
C'est ca... tes clients?
BRIGNOL.
As-tu entendu parler du commandant Brunet?
VALPIERRE
Le commandant Brunet, de Poitiers ? Je le connais très bien.
BRIGNOL. contrarié.
Ah! tu le connais... Enfin, tu vois que ma situation n'est pas aussi...
VALPIERRE
Et c'est un de tes clients, le commandant?
BRIGNOL.
Oui, oui.
VALPIERRE
Il n'a plus un sou; il s'est ruiné au jeu.
BRIGNOL.
Pardon, le commandant n'est pas ruiné. Bref, cher ami...
VALPIERRE
En effet, je me rappelle vaguement cette histoire. Il a fait un petit héritage, il y a deux ans?
Al TE I, SCÈNE V 19
VALPIERRE
Il y a eu un procès à Poitiers, qu'il a gagné?...
BRIGNOL.
Parfaitement.
VALPIERRE
Et il n"a pas perdu cet argent au baccara ?
BRIGNi »L
Non, il ne joue plus.
VALPIERRE
Tu le vois souvent ?
BRIGNOL.
Souvent.
VALPIERR]
C'est un assez bon homme ; je le rencontrerais avec plaisir.
BRIGXOL.
Ah!
VALPIERRE
Où demeure-t-il donc ?
BRIGXOL. préoccupé.
Le commandant? Hum! J'ai son adresse dans un de mes tiroirs, je te la donnerai.
VALPIERRE, un silence.
Je me demande quel genre d'affaires tu peux avoir avec le commandant?
BRIGNOL.
Je t'ai parlé de lui en l'air. Je n'ai pas que lui. Ce ne sont pas les ressources qui me manquent... Tu t'imagines qu'on est perdu, parce qu'on doit trois termes, et qu'on a quelques paiements en retard. Mais, c'est un hasard, à Paris, quand on ne doit pas un terme ou deux, et ces choses-là ne tirent pas du tout à conséquence!
'20 nnn.NOL et sa in. le
YALPIKIiliK.
Et crû prendras-tu l'argent pour payer?
BRIGNi IL.
Mais, je ne sais pas, je le saurai plus tard. L'important est que je l'aie, et je l'aurai nécessairement. Vingt fois déjà, je me suis trouvé dans une situation analogue et à la dernière minute, je m'en suis toujours tiré.
VALEIERRE,
Veux-tu mon opinion ? il viendra un jour où tu ne trouveras plus d'argent, et ce jour-là, tu te compromettras d'une façon définitive... 'Mrignol hausse les épaules, comme, d'ailleurs, tu as déjà failli faire deux ou trois fois...
l;i:K.\( IL.
Moi?
MADAME VÀDPIERRE.
Et l'affaire des diamants, à Tours ?
BHTGNOL.
Rien du tout.
MADAME YALPIKIiltK.
Et l'affaire du vin de Champagne?
BRIGNOL.
Des puérilités. Personne ne s'en souvient, et tout cela s'est arrangé comme tout s'arrange à la longue.
VAL'PIERRE
Tu verras où te mèneront ces idées.
BRIGN0L.
Me prends-tu, d'ailleurs, pour un ambitieux: qui veut gagner des millions comme un financier?... Qu'est-ce que je souhaite, moi? Donner
cent mille francs de dot à Cécile et me retirer à la campagne avec une dizaine de mille francs de rente.
VALPIERRE, railleur.
C'est bien simple.
BRIGNOL.
Eh bien! cette somme-là, je peux la gagner à Paris, mais je ne pouvais pas la gagner à Poitiers.
VALPIERRE, deoanl le bureau.
Mais, cette somme, monsieur, je l'ai à peine, moi qui vous parle, et j'ai e'té magistrat pendant trente ans. Et tu aurais la prétention de la gagner d'un seul coup?
BRIGNOL.
Parfaitement. Te souviens-tu que j'ai voulu t'emprunter un jour vingt mille francs et que tu me les as refusés?
VALPIEHRB.
Certes !
BRIGNOL.
Mon ami, si tu me les avais prêtés, non seulement je te les aurais rendus l'année suivante, avec les intérêts, mais encore, aujourd'hui, je serais plus riche que toi.
VALPIERRE
Vraiment?
BRIGNOL.
Oui, c'était une spéculation sûre.
MADAME VALPIERRE
Et vous auriez trouvé naturel de devenir, par de pareils moyens, plus riche qu'Adolphe qui a travaillé trente années?... Je suis enchantée qu'il ne vous ait pas prêté cet argent.
Un entend un hruit de voix.
BBIGNOL ET sa 1II.I.I
Qu'est-ce que c'est?
Il va à la porte pour écouter.
CÉCILE, de la coulisse.
Je vous assure qu'il n'est pas là!
VALPIERRE
Hein?
BRIGN< IL.
Chut!... Ah! il est parti.
VALPIERRE
Encore un créancier? C'est inouï!
Entre Cécile.
SC EXE Vf Les Mêmes, CECILE.
BRIGNOL.
Qui était-ce?
CÉCILE
Un monsieur Vignon. Il est de ton cercle.
BRIGNOL.
Qu'est-ce qu'il voulait?
CÉCILE, souriant.
Dame!
BBIGXOL.
Enfin, il est parti?
CÉCILE
11 n'est pas parti tout à fait; il est sur le trottoir... Il te guette. Il attend que tu rentres...
BRIGNOL.
Sur le trottoir? Il a un aplomb, celui-là!