‹ Théâtre completChapitre 156 sur 226 · HEUREUX · texte numérisé non relu

HEUREUX

Je vois que vous allez vous entendre facilement... Cher monsieur!

(Il sort.)

S< /. w: VI

PIÉGOIS, LEBRASIER.

l.i i;n USIKfl

Je n «'ii reviens pas!... C'esl toi, Piégois, le directeur du casino, Le propriétaire de toute la ville!..,

PII GOIS

Tu exagères...

l.l.MiAMKi;

Mail non, ou n'entend parler que de t<>i, ici! si ou veut Louer une n Ml.», elle t'appartient '. Sur les terrains on voit une pancarte avec Ion nom. S'adressera monsieur Piégois » et « monsieur • en taules lettres !... A l'hôtel, on m'a demandé Avez-vous un mot de monsieur

Piégois?... Ef comme je n'avais pas un mot de toi, ou m'a l'ail cou cher sur un fourneau, c'est admirable !... Eh bien, mais tu en as fait un drôle de chemin depuis le jour où je suis allé te voir dans cette petite chambre, rue Xotre-Dame-de- Lorette... sous les toits !... Ah ! tu étais décavé, à ce moment-là !...

PU '.(>IS

Tellement décavé que je t'ai emprunté cent BOUS, et je suis me ne- en train de me rappeler que

je ne te les ai jamais rendus.

i.i BIUSIJEft.

Je ne te les réclame pas.

PI&GOI&

Le* voici. Je te demande pardon de le les avoir

fait attendre si longtemps.

320 MONSIEUR PIÉGOIS

LEBRASIKR.

Si l'on m'avait dit que je rentrerais un jour dans ces cent sous-là!...

PIÉGOIS.

Tout arrive... Ce bon Lebrasier !... Tu ne peux pas te figurer comme je suis content de te revoir!... A propos, tu as envie de la villa des Coccinelles ?

LEBRASIER.

Deux petites pièces seulement, si ce n'est pas trop cher.

PIÉGOIS.

Tu badines. Toute la villa est à toi, pour toute la saison. Je te la prête, tu es mon hôte.

LEBRASIER.

Non, non, je ne veux pas.

PIÉGOIS.

Ça me fera plaisir, c'est l'intérêt de tes cent sous... Et pas de scrupules, tu me désobligerais.

LEBRASIER.

A ce point de vue, j'accepte... C'est toi qui me loges maintenant, c'est très curieux... Je suis stupéfait !.... si tant est qu'on puisse être aujourd'hui stupéfait de quelque chose...

Ah ça ! et toi? Donne-moi un peu de tes nou-

ve

lies !... Tu es encore à l'Assistance publique?

LEBRASIER.

Ouand on est là dedans, c'est pour la vie... La seule différence, c'est qu'autrefois j'étais sous-chef de bureau, et qu'aujourd'hui je suis chef de

KCTE I, SCÈNE VI 321

bureau... Voilà... c'est tout ce «jui m'est arrivé depuis sept aus.

PIÉG< US

Tu n'es pas marié ?

LEBB kSIl R

même... J'ai Failli me marier, cet hiver avec une femme charmante... veuve... que j'aimais... Mon dieu ! oui, je l'aimais... Je lui ai demandé

sa main... elle me l'a refusée, ce «jui ne nia pas

surpris, «railleurs... Pourquoi m'aurait-elle épou-

sé ? Je ne suis pas d'une beauté sublime, je ne suis

riche, je n ai aucun avenir. Ah ! daine, moi je

n'ai pas c pris mon époque. Au lieu de lâcher mes

études ei de mener un.- existence «le vagabond, j'ai suivi ma carrière régulièrement. Ma famille a voulu faire de moi un fonctionnaire, <it je suis resté fonctionnaire. Etje mourrai avec une retraite «le trois mille francs. Voilà où mènent aujourd'hui le- |>rofession> régulières... Toi, tu l'as comprise, ton époque !... Tu t'es dit que ce qu'il fallait avant tout, c'est de s'enrichir par tous les moyens possibles, <it tu t'es enrichi, je ne tiens pas à sav<»ir comment...

PIÉGOIS.

Quand je le l'aurai dit, tu devineras avec quelle simplicité la fortune m'est venue... Tu en parles à ton aise, toi ! Tu te plains d'être chef de bureau et de gagner six mille francs par an... Mai-, à une certaine heure de ma vie, je me serais contenté • le la moitié. Penses-tu que j'ai abandonné ma médecine pour la joie «le m.' trouver seul, sans sou ni maille, sur le pavé «le Paris ? Si mon père, en mourant, après mes deux premièresannéescTécole, m'avait laissé autre chose <|ue le restant «l'une mince fortune bourgeoise, je n'aurais pas mieux

322 MONSIEUR PIKGOIS

demandé que de devenir un grand docteur. Le malheur est que nos familles nous lancent parfois dans des professions où, pour gagner sa vie, il faut commencer par avoir trente mille francs de rente. Nous sommes, dans notre génération, quelques-uns qu i avons été victimes de cette manie. Te rappelles-tu Melvin, qui était si fort en mathématiques et qui se destinait à Centrale?... 11 est croupier à Monte-Carlo. Brunel, qui était notaire, ;i vendu son étude et dirige un café-concert à Toulouse. Moi, après avoir couru pendant dix ans de place en place et fondé, dans l'intervalle, deux ou trois journaux de sports, je me demandais ce que j'allais faire de l'espèce d'énergie et de volonté que je sentais en moi, quand est intervenu le hasard qui n'est peut-être que la volonté des autres. Et un soir, au fond d'un tripot, j'ai rencontré un bonhomme dont le nom ne t'apprendrait rien, et qui avait fait une fortune prodigieuse dans les affaires de casinos et de cercles. C'est lui qui me donna l'idée de fonder un casino ici, qui me procura les fonds et l'autorisation du gouvernement avec qui il était très bien. Voilà... Tu vois que mon histoire n'est pas celle d'un héros de Balzac, mais nous ne sommes pas au lendemain du premier Empire.

LEBRA9IER.

Oui, tout ea est très gentil... mais j'aime encore mieux ma situation que la tienne, car enfin, je vais peut-être te dire des choses désagréables...

PIÉGOIS.

Dis-m'en, j'adore ça. Tu as un caractère qui me plaît..*

LEBRASIER.

Je su i h franc, et ee n'est pas parce que tu me prêtes ta villa que je te cacherai ma façon de pen-

kcn r, scéni m

set. Eh bien, au fond, malgré ton argent et ton luxe, tu n es tout de même qu'un décïa

PU GOIS

Les déclassés son! tellement nombreux «ju'ils

commencent a former une classe, - <jni a,

comme toutes les autres, ses riches et ses pauvres,

vainqueurs et ses rainous. Mettons que je

le déclassé riche ei arrivé...

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