‹ Théatre completChapitre 43 sur 176 · ANDRÉE, OLIVIER, MADAME GERVAIS · texte numérisé non relu

ANDRÉE, OLIVIER, MADAME GERVAIS

OLIVIER, saluant.

Madame... mademoiselle...

iMADAME GERVAIS.

Monsieur le docteur! On s'attend à un homme vénérable, à un jabot couvert de tabac et à des besicles, et Ton voit entrer un tout jeune homme, presque un enfant! Savez-vous que ma guérison fait du bruit, et que toutes mes connaissances ne veulent plus d'autre médecin que vous?

OLIVIER

Je remercie vos connaissances, mais il faudra bien qu'elles en veuillent.

MADAME GERVAIS

Pourquoi donc?

OLIVIER

Je ne suis plus médecin.

MADAME GERVAIS

Vous n'êtes plus médecin ?

OLIVIER

J'en ai assez de la médecine !

MADAME GERVAIS

Quelle folie! Lorsque votre clientèle commence! lorsque votre nom est dans toutes les bouches ! Votre conduite dans la dernière épidémie a été admirée de tout le monde : s'inoculer une maladie mortelle pour TtHudier de plus près ! Une très jolie femme me parlait de vous hier soir avec des larmes dans les yeux. Vous venez de publier un livre dont tous lesjournaux s'occupent et qui exaspère l'Académie des sciences. Et c'est maintenant que vous renonceriez à la médecine! au moment où vous faites crier les vieux savants et pleurer les jeunes femmes !

OLIVIER

J'y renonce.

MADAME GERVAIS

Et qu'allez-vous faire?

OLIVIER

Qu'importe'.

MADAME GERVAIS

Pardonuez-moi de vous parler si familièrement, mais je vous ai connu si jeune, monsieur le docteur! Au moins, ne faites pas ce coup de tête sans consulter ceux qui vous aiment.

OLIVIER

Est-ce qu'il y a personne qui m'aime?

MADAME GERVAIS

Et nous? Moi d'abord, qui vous dois la vie.

OLIVIER

La reconnaissance du malade pour le médecin. Je commence à connaître cela. Ça fait partie de la maladie. Ça se déclare avec la fièvre, ça se calme dans la convalescence, la santé en guérit.

MADAME GERVAIS

Qu'avez -vous donc ce matin? Est-ce que vous voulez donner raison à monsieur Bruel?

OLIVIER

A monsieur Bruel?

MADAME GERVAIS

Et Andrée, dont vous n'êtes pas le médecin, son amitié pour vous est-elle aussi une maladie?

Mademoiselle Andrée est venue à Paris il y a six semaines: nous nous sommes donc rencontrés tous

80 JEAN BAUDRY

les jours. Elle a été gracieuse pour le médecin de sa tante. Et puis elle me connaissait un peu du Havre, où j'allais passer mes vacances. Son père est arrivé hier; bientôt, demain peut-être, il l'emmènera; moi, je resterai ici, et dans un mois, mademoiselle Andrée pensera à votre médecin comme vous à votre maladie.

MADAME GERVAIS

Doutez de nous, méchant guérisseur; mais il y a quelqu'un dont je vous défie bien de nier l'affection: monsieur Baudry !

OLIVIER

Monsieur Baudry?

MADAME GERVAIS

Vous n'osez pas nier son amitié, à celui-là. L'avezvous consulté? (siience d'Olivier.) Aiusi, 11 iguorc VOS projets; vous les lui cachez; c'est donc que vous êtes sûr qu'il les désapprouverait. Vous les désapprouvez vousmême, car vous êtes amer, et quand on est mécontent de tout, c'est qu'on est mécontent de soi. Vous allez vous jeter dans quelque hasard. Réfléchissez. La médecine est une si belle chose! Quel dommage que vous n'ayez pas été dans ma chambre, ce matin, pour entendre ce que m'en disait Andrée! Elle me disait que la médecine était la plus généreuse des professions, et que, si elle était homme, elle n'en voudrait pas d'autre.

OLIVIER

Mademoiselle disait cela?

MADAME GERVAIS, à Andrée,

Voyons, parle-lui donc, toi! Tune m'aides pas. Tu es muette. Et ce matin tu bavardais comme une pie.

ANDRÉE

Je ne disais rien qui vaille d'être répété.

OLIVIER

Ou je ne vaux pas qu'on répète rien pour moi.

MADAME GERVAIS

Mais votre projet n'est pas sérieux! Lorsque la réputation vous arrive ! lorsque vous avez l'avenir !

OLIVIER

Oui, l'avenir. Je serai riche dans vingt ans.

MADAME GERVAIS

C'est donc pour être riche que vous renoncez à la médecine?

OLIVIER

Peut-être,

MADAME GERVAIS

C'est singulier! vous voulez être riche, et tout à l'heure Andrée voulait être pauvre.

OLIVIER

Mademoiselle voulait...?

ANDRÉE

Je plaisantais.

Je le crois. Être pauvre, mieux vaudrait ne pas être. n. G

«3 .IFAN lîMinin.

MADAMK riKRVAIS.

Vous aimez donc bien l'argent?

or. I viicn.

Je le hais!

MADAMK GERVAIS.

Alors, pourquoi en voulez-vous?

OLIVIER

Parce que l'argent, c'est tout! Parce que le travail, rintelligence, le courage, le dévouement doivent être contrôlés à la Monnaie ; parce qu'on n'est regardé, parce qu'on n'est aimé qu'en payant. Et de toutes les femmes, des plus riches, surtout des plus riches. Voilà une jeune fille à marier. Qui en veut? qui en donne le prix? L'enchère est publique. Cent mille francs, deux cent mille; allons, messieurs, elle vaut plus que cela, deux cent cinquante, c'est pour rien; trois cents, cinq cents, à la bonne heure! un million, adjugé! Le million est peut-être vieux, vil, fait de banqueroutes, fils des revers publics, et il y a peutêtre dans un coin un jeune homme qui n'a pas d'argent, mais qui a de l'amour. A bas l'amour pauvre, et vive le million taré! Ne dites pas non, c'est ainsi, le bonheur est au plus offrant. Le bonheur n'est pas fier; à sa place, j'aimerais mieux me donner que de me vendre, mais je le prends tel qu'il est, et puisqu'il a assez peu d'orgueil pour se vendre, je lui ferai l'affront de l'acheter. Je le traiterai comme il se traite lui-même. Je ferai fortune, n'importe par quel moyen. Je me mépriserai peut-être, mais tout le monde m'es-

timera. Il y a des peuples qui ont la religion du soleil ; nous, nous sommes les Guèbrcs de l'or. A genoux, tous! voici le dieu! A genoux, sur le pavé, dans le ruisseau, dans la boue! Personne ne résiste. L'écu n'a pas d'athées. Ah! oui, je le hais, ce tout-puissant métal dont les pièces sont rondes pour ressembler à toute la terre et plates pour ressembler à tous les hommes !

MADAME GERVAIS

Voulez- VOUS que je vous dise? vous aimez une fille riche.

ANDRÉE

Ma tante !

MADAME GERVAIS, Ji part.

Tiens !

OLIVIER

Moi, aimer une fille riche! Vous me croyez bien humble. Pour y gagner un refus insolent ! pour me faire dire : Va-t'en, mendiant! Si j'avais le malheur d'aimer une fille riche, je mourrais avant de le lui dire.

MADAME GERVAIS

Ça ne vous empêcherait pas de l'aimer, et ça ne l'empêcherait pas de s'en apercevoir.

OLIVIER

Je n'aime personne.

MADAME GERVAIS

Et quand est-ce que vous cessez d'être médecin?

OLIVIKR.

Aujourd'hui même.

MADAME GERVAIS

Je vous le défends bien ! Vous n'en avez pas le droit avant de m'avoir guérie tout ù fait.

OLIVIER

Vous vous portez très bien.

MADAME GERVAIS

Si vous me quittez, je retombe! D'abord, hier, vous m'avez ordonné de changer de chambre, j'ai mis mon appartement sens dessus dessous, il faut au moins que vous me disiez si je suis installée comme vous vouliez.

OLIVIER

C'est pour cela que je viens.

LA SERVANTE, entrant.

Madame, monsieur Baudry !

ANDRÉE, à part.

Ah!

OLIVIER

Lui!

MADAME GERVAIS

Monsieur Baudry à Paris! qu'il entre ! (La servante sort. )

OLIVIER, à madame Gervais.

Madame, je suis à vos ordres.

MADAME GERVAIS

Mais il faut que je reçoive monsieur Baudry.

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