JOCASTE, POLYNICE, ANTIGONE, HÉMON
POLTNICE.
Madame , au nom des dieux , cessez de m'arx'èter :
Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter.
Tespérois que du ciel la justice infinie
Youdroit se déclarer contre la tyrannie ,
Et que, lassé de voir répandre tant de sang.
Il rendroit à chacun son légitime rang ;
Mais puisque ouvertement il tient pour l'injustice ,
1. La mot perdre ainsi employé forme ici une amphibologie qui fend la phrase obscure. Racine a voulu dire sans doute : J/on père sera Cause de votre perte, et moi j'en serai encore plus cause que lui.(F.L.)
2. Un dispose du bien, de la vie. de la fortune, mais non de U perte. (Gboffrot )
24 LES PRàRBS ENNEMIS.
Et que des criminels il se rend le complice , Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté , Quand le ciel est injuste , écoute l'équité 7 Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, D'un fier usurpateur ministre violente , Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt. Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est? La raison n'agit point sur une populace. î De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace; Et, loin de me reprendre après m'avoir chassé. Il croit voir un tyran dans un prince offensé. Comme sur lui l'honneur n'eut jamais de puissance, Il croit que tout le monde aspire à la vengeance : De ses inimitiés rien n'arrête le cours; Quand il hait une fois, il veut haïr toujours.
JOCASTE
Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne, Et que tous les Thébains redoutent votre règne, Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner?
POLÏNICE.
' Est-ce au peuple, madame, à se cho-sir un maître? Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être? Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits Qui font monter au trône ou descendre les rois? Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse, Le sang nous mai au trône, et non pas son caprice; Ce que le sang lui donne, il le doit accepter; Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter.
JOCASTE
Vous serez un tyran haï de vos provinces.
POLYNICE
Ce nom ne convient pas aux légitimes prince» De ce titre odieux mes droits me sont garants . La haine des sujets ne fait pas les tyrans; Appelez de ce nom Étéocle lui-même.
JOCASTE
Il est aimé de tous.
POLYNICE
C'est un tyran qu'on aime, Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir Au rang où par la force il a su parvenir:
ACTB II. 23
Et Bon orgueil le rend, par un effet contraire»
Esclave de son peuple et tyran de son frère.
Pour commander tout seul il veut bien obéir.
Et se fait mépriser pour me faire haïr.
Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître j
Le peuple aime un esclave et craint d'avoir un maître
Mais je croirois trahir la majesté des rois.
Si je faisois le peuple arbitre de mes droits i.
Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes? Vous lassez-vous déjà d'avoir posé les armes? Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs. Vous, de verser du sang; moi, de verser des pleurs *î N'accorderez-vous rien aux larmes d'une mère? Ma fille , s'il se peut, retenez votre frère : Le cruel pour vous seule avoit de l'amitié.
ANTIGONE
Ah ! si pour vous son âme est sourde à la pitié , Que pourrois-je espérer d'une amitié passée. Qu'un long éloignement n'a que trop effacée? A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang; Il n'aime, il ne se plaît qu'à répandre du sang. Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime. Ce prince qui montroit tant d'horreur pour le crime, Dont rame généreuse avoit tant de douceur, Qui respectoit sa mère et chérissoit sa sœur : I La nature pour lui n'est plus qu'une chimère; Il méconnoît sa sœur, il méprise sa mère; Et l'ingrat , en l'état où son orgueil l'a mis. Nous croit des étrangers, ou bien des ennemis.
POLYNICE
N'imputez point ce crime à mon âme affligée; Dites plutôt, ma sœnr, qce vous êtes changée; Dites que de mon rang l'injusCe usurpateur M'a su ravir encor ran.:tié de ma sœur. Je vous connois toujours ei suis toujours le même.
ANTIGONE
tst-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime,
1. Ce morceau, d'une égale force de pensée et d'expression, eft j absolument dans le goût de Corneille. (Laharpb.)
2. Cette antithèse d« iLôleur «emble déplacée dans la bouche â'uae mère. (F, x.,)
t6 LES FRERES ENNEMIS.
Que d'être inexorable à mes tristes soupirs, Et m'exposer encore à tant de déplaisirs?
POLYNICE
ais vous-même , ma sœur, est-ce aimer votre frère, ue de lui faire ici cette injuste prière, A me vouloir ravir le sceptre de la main? Dieux! qu'est-ce qu'Étéocle a de plus inhumain? C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage.
Non, non, vos intérêts me touchent davantage.
Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point;
Avec vos ennemis ils ne conspirent point.
Cette paix que je veux me seroit un supplice,
S'il en devoit coûter le sceptre à Polynice ;
Et l'unique faveur, mon frère, où je prétends.
C'est qu'il me soit permis de vous voir plus longtemps.
Seulement quelques jours souffrez que l'on vous v^ie.
Et donnez-nous le temps de chercher quelque voie
Qui puisse vous ren\ettre au rang de vos aïeux ,
Sans que vous répandiez un sang si précieux.
Pouvez-vous refuser cette grâce légère
Aux larmes d'une sœur, aux soupirs d'une mère?
JOCASTE
Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter? Pourquoi si promptement voulez-vous nous quitter? Quoi ! ce jour tout entier n'est-il pas de la trêve? Dès qu'elle a commencé, faut-il qu'elle s'achève? Vous voyez qu'Ktéocle a mis les armes bas ; Il veut que je vous voie, et vous ne voulez pas.
ANTIGONE
Oui, mon frère, il n'est pas comme vous inflexible : Aux larmes de sa mère il a paru sensible; Nos pleurs ont désarmé sa colère aujourd'hui. Vous l'appelez cruel , vous l'êtes plus que lui.
HÉMON
Seigneur, rien ne vous presse; et vous pouvez sans peine
Laisser agir encor la princesse et la reine .
Accordez to'jt ce jour à leur pressant désir ;
Voyous si leur dessein ne pourra réussir.
Ne donnez pas la joie au prince votre frère
De dire que, sans vous, la paix se pouvoit faire.
Vous aurez satisfait une mère, une soeur,
Et vous aurez surtout satisfait vot; e honneur. Mais que veut ce soldat? Son ame est toute * émue I