SCÈNE XII
ATALIDE, ZAÏRE
ATALIDE
Enfln, c'en est donc fait; et, par mes artifices. Mes injustes soupçons, mes funestes caprices, Jo suis donc arrivée au douloureux moment Où je vois par mon crime expirer mon amant! N'étoit-ce pas assez, cruelle destinée, Qu'à lui survivre, hélas! je fusse condamnée? Et falloit-il encor que , pour comble d'horreurs , Je ne puisse imputer sa mort qu'à mes fureurs? Oui , c'est moi , cher amant , qui t'arrache la vie ; Roxane, ou le sultan, ne te l'ont point ravie : Moi seule, j'ai tissu le lien malheureux Dont tu viens d'éprouver les détestables nœuds. Et je puis, sans mourir, en souffrir la pensée, Moi qui n'ai pu tantôt, de ta mort menacée, Retenir mes esprits prompts à m'abandonner Ah ! n'ai-je eu de l'amour que pour t'assassinerî Mais c'en est trop : il faut, par un prompt sacrifice. Que ma fidèle main te venge et me punisse. Vous, de qui j'ai troublé la gloire et le repos. Héros, qui deviez tous revivre en ce héros, Toi, mère malheureuse, et qui, dès notre enfance. Me confias son cœur dans une autre espérance t Infortuné vizir, amis désespérés , Roxane, venez tous, contre moi conjurés. Tourmenter à la fois une amante éperdue ; Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.
(Elle se tue.)
ZAÏRE
Ah, madame!... Elle expire. O ciel ! en ce malheur Que ne puis-je avec elle expirer de douleur * !
1. Bajazet est sans contredit un ouvrage da second ordre, mais ce qu'il 7 a de beaa est du premier. (Laharpb.)
VIH DB BAJAZBT.
MITHRIDATE
TRAGEDIE
PRÉFACE
Il n'y a pu^re de nom plus connu que celui de Mithridate* : sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine; et, sans compter le» victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute ]agloir« de trois des plus grands ciipitaines de la république: c'est à savoir, c.o Sylla, de Lucullus et de Pompée». Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs : car, excepté quelques événements que j'ai un peu rappro- I chés par le droit que donne la poésie, tout le monde recon- ' noitra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tr^édie. J'y ai inséré tout ce qui pouvoit mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa baille j violente contre les Romains, son grand courage, sa finesëe, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui étoit si na- < turelle, et qui a tant de fois coûté la vie à ses maltresses'.
1. Plnnears princ«« ont porté c« nom. Le héros de la tragédie de Racioe est Mithridate, troisième du nom , septième roi de Pont, soi- Dommé Bapator ; monarque vraiment extraordinaire, et qoi joue I« Tôle le plos briUant dans l'histoire romaine. Il régna soixante ana, et en vécut envuon soixante et douze.
S. C'est à savoir, de Sylla, de Lueullus et de Pompée. Cette fin d ; phnse ce s« trouve pas dans la première édition de Mithri^ti.', publiée dans le mois de mars 1678.
3. Kacine, djuu la seconde édition de MitltridtUe, a ajouté les d«B;r
43» PRflPACB,
La seule chose qui pourroit n'être pas aussi connue que Vb reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de passer dans l'Italie. Gomme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, Je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous les historiée? ont dit tout ce que je fais dire ici à Mithridate.
Florus, Plutarque et Dion Gassius, nomment les pays par où il devoit passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail; et, après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espéroit trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchoit qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie.
J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet : Je m'en suis servi pour faire connoître à Mithridate les secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne riea mettre sur le théâtre qui ne soit trèsnécessaire; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer le l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin*.
Voici la réflexion que fait Dion Gassius sur ce dessein de Mithridate : « Get homme étoit véritablement né pour en- M treprendre de grandes choses. Gomme il avoit souvent « éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyoit • rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et me-
dernières phr&su» de cet alinéa. Les remarques qu'elles renferment nont appuyées par le récit de Plutarqne : cet historien rapporte que )ilithridate , après sa seconda défaite , envoya à Bérénice , l'une de ses femmes, l'ordre de mourir. Vaincu par Lucullus, il fit porter le même ordre à Monime , qui étoit alors retirée pràs de la ville de Pbernacie. On voit que Racine a cru pouvoir prolonger la vie de cette princesse , puisqu'elle étoit morte longtemps avant la défaite de Mithridate par Pompée.
l. Dans la première édition, la préface finissoit en cetendrcut-
PRBFACB. 4M
« suroit ses desseins bien plus à la grandeur de son courage « qu'au mauvais état de ses affaires; bien résolu, si son » entreprise ne réussissoit point, de faire une fin digne d'un « grand roi , et de s'ensevelir lui-même sous les ruines de « son empire, plutôt que de vivre dans l'obscurité et dan»
■ la bassesse^. »
J'ai choisi Monime entre les femmes quo Mithridate a aimées. 11 paroit que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque 1 semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les senti- / / ôrA^ ments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné l'idée de 1 l Monime; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point o
déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles j a v,0^ telles qu'Amyot les a traduites ; car elles ont une grâce dans ' ^ ^ "Vu le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne i
■ Cette-ci estoit fort renommée entre les Grecs, pour ce « que quelques sollicitations que lui sceust faire le roi en
■ estant amoureux , jamais ne voulut entendre à toutes ses
■ poursuites jusqu'à ce qu'il y cust accord de mariage passé « entre eux, qu'il lui eust envoyé le diadème ou bandeau « royal, et qu'il l'eust appelée royne. La pauvre dame, « depuis que ce roi l'eust espousée , avoit vécu en grande « desplaisance, ne faisant continuellement autre chose que
• de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle, « au lieu d'un mari, lui avoit donné un maistre, et, au lieu
■ de compaignie conjugale, et que doibt avoir une dame « d'honneur, lui avoit baillé une garde et garnison d'hom-
■ mes barbares, qui la ieooient comme prisonnière loin do « doulx paya de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe K et une ombre dw» biens qu'elle avoit espérés; et au con- «1 traire avoit réellement perdu les véritables, dont elle
• jouissoU au pays de sa naissarcc. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et lui eust faict commandement de par
l. tftjt. nwi., Ub. XXXVV
4M PRÉFACE
« le roi qu'elle eust à mourir, adoac elle s'arracha d'alen- « lourde lateste son bandeau royal, et se le nouant alea- « tour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez M fort, et se rompitincontinent. Etalors elle se prltà dire : 'I 0 maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point • . au moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle * le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à t> l'eunuque <. »
Xipharès étoit fils de Mlthridate et d'une de ses femmes qui se nommoit Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où étoient les trésors de Mithridate , pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mlthridate fît mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie de sa mère.
Je ne dis rien de Pharnace ; car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restoit de troupes , et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber Mtre les mains de ses ennemis? C'est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.
1. (Plutarqub, Vie de Lucullus.) Racine a supprimé plusieurs mots du texte d'Amyot, et y fait quelques chaugements, afin de restreindre à Monime ce qui, dans ce récit, s'applique en général aux femmes de Mithridate.
MITHRIDATE
PERSONNAGES
MITHRIDATB, roi de Pont et de quantité d'autrea
royaume*.
IIONIMB. accordée avec Mithridate, et déjà déclarée
reine.
PHARNÀCB, I t*is d3 Mitbnda:e, mais de diffé- XIPHARÈS, ) rentes mères.
ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de
la place de Nympbée.
PHŒDIMB, confidente de Monime.
ARC AS, domestique de Mithridate.
aABDSS.
/.a ictne ett à Nympfiie , port de mer mr le Bosphore Cimméricn. ckms la Chertonéte Tawiqxu.
MITHRIDATE
TBAGiÊDIB