NOTICE
a première pièce de Beaumarchais, Eugénie, a été représentée à la Comédie-Française le jeudi zg janvier 1767 *. Beaumarchais était alors déjà suffisamment connu. Ses aventures, ses bonnes fortunes, ses quelques spéculations heureuses y et aussi ses liaisons avec les grands et ses rapports fréquents avec la cour par Mesdames, filles du roi^ dont il était à la fois le lecteur, le maître de musique et surtout le factotum en plaisirs et distractions de toutes sortes^ lui avaient fait^ dans ce monde même^ des jaloux et des ennemis. On parlait de lui partout, soit pour exalter ses mérites^ soit pour exagérer ses défauts et ses vices; il était à la mode, reçu dans la meilleure compagnie, re-
I. Et non le 25 Juin, comme le disent les diverses éditions de Beaumarchais. Cest snr le registre même de la Comédie-Française que je relève la date précise de la première représentation.
cherché de ceux mêmes qui le détestaient le plus, et servi, pour sa réputation et sa célébrité, aussi bien par les bons offices des uns que par la médisance des autres.
Sa première pièce fut donc ^ pour ces motifs^ un événement presque considérable. Avant sa représentation^ pendant le temps qui fut consacré aux démarches pour sa réception, à son examen par la censure^ et aux répétitions asse\ longues nécessitées par la mise en scène et par les retouches et changements que Vauteur dut une première fois lui faire subir ^ Beaumarchais fut assailli de demandes de lectures particulières. Chacun voulait avoir la primeur de f œuvre nouvelle. Le désir d'entendre, avant que tout le monde pût V aller voir^ la pièce dont tout Paris s'entretenait à l'avance^ donna lieu à des lettres et à des invitations des plus flatteuses pour Vamour-propre de Beaumarchais. Le drame ^ ^'Eugénie obtint devant ce public spécial^ composé des plus grands personnages du royaume et de la cour *, un succès prématuré qt^il ne devait pas retrouver tout à fait devant le vrai public, celui qui allait payer sa place, et juger y d'après le seul plaisir qu'il y prendrait et sans aucun parti pris, la pièce soumise à son appréciation.
Le drame de Beaumarchais tel qu'il fut joué, puis impriméy est bien loin d'être conforme à la première idée de son auteur. Dans la pièce d'abord écrite par lui, et telle d'ailleursy à quelques modifications près, qu'elle fut présentée, reçue et même un moment étudiée au théâtre avant le dernier mot de la censure^ la scène se passait en France; les personnages étaient tous Français ; lord Clarendon se nommait le marquis de Rosempré, le baron Hartley était un
i. • LepremieFf je crois, des dramaturges do temps, il intitule sa pièce drame. Les denz drames de Diderot et celui de Sedaine étaient encore intitulés comédies, » (L. de Loménie, Beaumarchais et son temps^ tomei*'.)
a. Il faut citer surtout une lecture particulière, qui eut un vif succès d'attendrissement, chez Mesdames, filles de Louis XV.
baron de Kerbalec, gentilhotHme breton ; le dénoûment et les détails étaient les mêmes, mais le caractère du héros était plus forcé : Rosempré, plus coupable^ était aussi moins intéressant. Les vrais amis de l'auteur, et surtout parmi eux le duc de Nivernois, homme de beaucoup de tact et de goût et d*un jugement expérimenté et sûr, déclarèrent le sujet impossible au théâtre si Beaumarchais persistait à en mettre la scène en France. En effets le faux mariage sur lequel repose toute tintrigue d'Eugénie , accompli par un faux prêtre, devant de faux témoins, était une chose absolument impraticable cheif nous, même à f époque où Beaumarchais fit représenter son drame. Cette plus qv^invraisemblable aventure^ maintenue dans le pays où elle se déroulait tout d*abord, eût causé la chute immédiate de Vouvrage,et rendu facilement V auteur la risée de tous ceux qui étaient si bien disposés à ne lui pas marchander leurs plus aigres critiques.
Cette judicieuse observation ne fut faite à Beaumarchais que quelques jours seulement avant la première représentation if Eugénie * ; il en comprit aussitôt toute Vimportance, et^ pressé par les comédiens^ qui avaient hâte de donner son ouvrage, sur lequel ils fondaient de grandes espérances de recettes et de succès, il se borna à transporter en Angleterre la scène dé son drame, en changeant simplement les noms de ses personnages. Il modifia cependant quelques traits du caractère de Rosempré, qui sous le nom de lord Clarendon devint un peu moins scélérat et par conséquent plus intéressant, ce qui rendit en même temps plus vraisemblable la réconciliation générale^ si rapidement amenée^ qui termine la pièce.
1. C^ fat d'aillenra aussi l'avis de la censure, qui demanda également à l'antear de transporter la scène de son drame dans un pajrs autre que la France.
Malgré tout y la première soirée fut fort mauvaise pour hauteur et pour Vouvrage. Les trois premiers actes se sou^ tinrent cependant avec succès, le troisième surtout, qui est le plus dramatique et le plus attachant des cinq. Mais les deux derniers compromirent^ pour ce soir^là au moins^ la pièce tout entière. Cest dans ces deux acteSj en effet, qu'intervient le frère d Eugénie ^ d'une façon si brusque ^ si inattendue et si inutile ; c'est alors que commence en quelque sorte une seconde pièce, fort mal soudée à la première, et dont le sujet est emprunté à la nouvelle intitulée Le comte de Belâor, dans le Diable boiteux de Lesage\ Cette intervention^ dont le drame pouvait si facilement se passer, donne lieu à une suite de scènes et d incidents singuliers qui allongent V intrigue outre mesure et la rendent aussi confuse qu'inexplicable*
L auteur et les comédiens remédièrent précipitamment^ et seulement en deux jour s^ aux défauts les plus apparents de la pièce. Du jeudi 29 janvier^jour de la première représentation, au samedi Zi, oU fut donnée la seconde^ Beaumarchais remania les cinq actes ^Eugénie. // supprima les passages faisant longueur^ retrancha^ surtout aux trois derniers actesy des scènes tout entières, et donna à la marche générale de son drame plus de vivacité et en même temps d'intérêt.
Néanmoins^ les critiques de son époque se montrèrent sevèresy et même durs et injustes, pour sa première tentative dramatique. C'est Grimm d'abord^ le baron de Grimaiy baron du Saint-Empire! Il n'aime pas Beaumarchais^ et il le prouve suffisamment dans sa lettre sur Eugénie :
Cet ouvrage est le coup d'essai de M. de Beaumarchais au
I . Voyez ie Diable boiteux, dan* notre édition des Rommu c/oaM^vet chap. Vif pages 36 et snivantet.
théâtre et dans la littérature. Ce monsieur de Beaumarchais est, à ce qu'on dit, un homme de quaiante ans, rkhe, propriétaire d'une petite charge à la cour, qui a fidt jusqu'à présent le petitmattre, et à qui il a pris frntaisie, mal à propos, de fidre l'auteur. Je n'ai pas l'honneur de le connidtre, mais on m'a assuré qu'il étût d'une sirffisance et d'une fistnité insignea.
Le sujet de sa pièce est le roman dea amours du comte de Beiflor et de Léonor de Cespedès. Quoique ce sujet soit à mon gré très-beau et très-théâtral, il n'est pas sans inconTénients. Son plus grand défaut, celui qui est sans reseource, est d'avoir été traité par M. de Beaumarchais* Il y a au quatrièoM acte «ne scène qui est pour moi une démonstntioa que cet homme ne fera jamais rien de bien, méflie de médiocre*...
Cest ensuite Boehammont, doni le recueil ne mérite ni grande estime ni grande créance, et qui, cejour^là certai-» nementy ne s* était pas vendu à Beaumarchais!,,.
S9 janvier 1767.
EugéniCf ce drame tant prdné, a été donné aujourd'hui, et n'a pas eu le succès dont l'auteur se flattait. Les trois premiers actes ont été reçus avec assez de bienveillance, mais les deux derniers ont révolté, et l'on peut regarder cela comme une chute*.