‹ Théâtre complet de Beaumarchais, réimpr. des éd. princeps, avec les variantes des MSS. originaux (volume 2)Chapitre 6 sur 184 · Numéro de mar · texte numérisé non relu

Numéro de mar

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par une sagacité incroyables de la part de i*auteur et de celle des acteurs, depuis le vendredi jusqu'au samedi au soir, la pièce fut remise en état d*étre )ouée, avec un succès qui a continué et même toujours augmenté depuis. Les morceaux intéressants, se trouvant rapprochés, ont produit leur effet et ont arraché des larmes à tous les spectateurs.

Cest enfin Fréron, le redoutable Fréron^ a la bête noire» des écrivains du XVIII^ siècle, « le critique forcené, la langue de vipère qui répand le venin et le poison.,» » Beaumarchais tenait particulièrement à se ménager Vopinion de Varistarque célèbre qui faisait et défaisait à sa guise les réputations de son temps. Il lui écrivit, à propos de sa pièccy une lettre humble^ modeste, toute en douceur et en cajolerie:

Je ne crois pas avoir Phonneur, monsieur, d'être personnellement connu de vous, ce qui me rend d'autant plus sensible aux choses honnêtes que l'on m'a rapportées hier au soir. Un homme de mes amis, qui s'est rencontré avec vous dans une maison, m'a assuré qu'il était impossible de parler avec plus de modération que vous ne l'aviez fiait des endroits qui vous «avaient paru repréhensibles dans le drame d'Eugénie, et de louer avec une plus estimable franchise ceux que vous jugez propres à intéresser les honnêtes gens. C'est ainsi que la critique judicieuse et sévère devient très-utile aux gens qui écrivent. Si vos occupations vous permettent de revoir aujourd'hui cette pièce, où j'ai retranché des choses auxquelles mon peu d'usage du théâtre m'avait attaché, je vous prie de le faire avec ce billet d'amphithéâtre que je joins ici. Je vous demanderai, après cette seconde vue, la permission d'en aller jaser avec vous, en vous assurant de la haute considération et de la reconnaissance avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, monsieur, etc..

Caron de Bbaumarchais.

Fréron lui répond aussitôt :

Le samedi 7 féTiler 1767.

Je suis fort sensible, monsieur, à votre poHte^e, et bien fâché ne ne pouvoir en profiter; mais je ne vais jamais à la Comédie par billets. Ne trouvez donc pas mauvais, monsieur, que je vous renvoie celui que vous m'avez ^t Thonneur de m^adresser.

Quant à votre drame, je suis charmé que vous soyez content de ce que j^avais dit; mais je ne vous dissimulerai pas que j'en ai pensé et dit plus de mal que de bien après la première représentation, la seule que j'aie vue. Je ne doute pas que les retranchements qui étaient à faire, et que vous avez faits dans cet ou* vrage, ne l'aient amélioré : le succès qu'il a maintenant me le fait présumer. Je me propose de l'aller voir la semaine prochaine, et je serai très-aise, monsieur, je vous assure, de pouvoir joindre mes applaudissements à ceux du public.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération...

Fréron*.

Son étude critique ne fut publiée qu'au mois <faoût^ au tome VJII de son Année littéraire pour 1767. Le terrible Fréron se donne au moins la peine d'analyser la pièce de Beaumarchais ; il n'est ni violent ^ ni emporté, ni injuste; en revanche, il est sévère, mais vrai. Voici quelques passages de son article^ qui est très-long. Après avoir rendu compte, avec beaucoup de détails, des trois premiers actes i* Eugénie :

Je n'entreprendrai pas, dit-il, l'analyse des deux derniers actes: c'est un chaos qu'il serait aussi difficile pour moi que peu satisfaisant pour vous de débrouiller. Ce sont des scènes de nuit, des combats nocturnes, des allées et des venues, enfin tout le fracas invraisemblable et trivial d'un mauvais roman.

I. On trouTera ces deux lettres dans rezcellent travail, déjà cité, de M. Louis de Loménie (tome i*')» et aussi dans'la curieuse étude de Charles Monselet, Fréron^ ou l'illustre critique (Piocebourde, 1864).

Les trois premiers actes, surtout le troisième, me paraissent bien faits et dialogues avec beaucoup de naturel et de précision. Les deux derniers sont absurdes, mal tissus et mai écrits.

Je m*étonne que le public ait pu supporter les deux derniers actes, et je ne reviens pas de son indulgence. On serait tenté de croire que ce n'est pas la même main qui les a composés, tant la différence entre eux et les précédents est énorme.

Eugénie fut assez mal reçue du public, et même cet accueil avait tout l'air d'une chute. Elle s'est relevée depuis avec éclat moyennant des retranchements et des corrections.

Fréron termine en se moquant, et cela justement, de ces singuliers jeux de scènes muettes que Beaumarchais^ toujours en quête d^ innovations y avait imaginés pour occuper les entr'actes de son drame, et qu'il rêvait alors de voir introduits dans notre théâtre, afin, pensait-il, d'empêcher Vattention des spectateurs d'être détournée de la pièce qt^on représentait devant eux :

M. de Beaumarchais croit-îl sérieusement qu'on aurait beaucoup de plaisir à voir un laquais bâillant sur un sopha, un homme qui chercherait une clef dans son gousset, un autre qui fumerait sa pipe, etc. Notre théâtre n'a pas besoin de toutes ces singeries, dont les Italiens et les forains sont en possession depuis longtemps ; c'est replonger la scène française dans la bassesse et la popularité de ses premières années.

Citons encore un confrère de Beaumarchais qui se montra alors aussi dur pour lui qu'il devait, un peu plus tard, de* venir enthousiaste au sujet du Barbier de Séville : le chan* sonnier Colley auteur de deux ou trois comédies, dont l'une, La Partie de Chasse de Henri IV, a eu depuis^ en quelques circonstances^ une célébrité et une vogue officielles, formule ainsi son opinion sur Eugénie :

M. de Beaumarchais nous a prouvé, par son drame, à ne

pouvoir en douter, qu'il n'a ni génie, ni talent, ni esprit *•

De notre temps, on a rendu pleine^ entière et en même temps sévère justice à Beaumarchais. Le maître de la cri-tique contemporaine^ M. Sainte-Beuve^ juge ainsi ses deux premiers essais dramatiques :

Dans le drame d'Eugénie et dans celui des Deux Amis^ qui suivit (1770), Beaumarchais n'est encore qu'un dramaturge sentimental, bourgeois, larmoyant, sans gaieté; et procédant de Iji Chaussée et de Diderot *.

M, de Loménie, qu'il faut toujours citer quand il s'agit de Beaumarchais^ apprécie en ces termes le drame qui nous occupe:

Le drame d'Eugénie se ressent de la mesquinerie des doctrines de l'auteur. Il y a des parties faibles dont la couleur est aujourd'hui fanée. Cependant, soit pour l'action, soit pour le dialogue, cet ouvrage est, à mon avis, très-supérieur aux drames de Diderot... Il y a déjà dans Beaumarchais une verve de facilité vive et limpide qui résiste à l'invasion de l'emphase et de la sensiblerie'.

Oest enfin M. Hippolyte Lucas^ dont l'érudition et Vautorité en matière théâtrale sont suffisamment connues :

Eugénie n'est pas une bonne pièce assurément, mais elle n'est pas non plus une œuvre tout à fait médiocre. Par malheur, des incidents trop romanesques, des'rencontres invraisemblables, contreviennent, dans cette œuvre, à la première loi du drame, au naturel; un style trop apprêté ajoute encore à ce défieiut. Beaumarchais a beau assurer, dans sa préfoce, qu'il a écrit sa pièce simplement, il n'en est rien. Le style simple était impos-

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