SUR
*EST à V époque la plus tourmentée et la plus difficile de sa vie que Beaumarchais écrivit la Mère coupable.
Cest une suite asse^ médiocre, et le plus souvent fort ennuyeuse, du Barbier de Séville et de la Folle journée , et la troisième et heureusement dernière partie de ce qu'on a appelé depuis « la trilogie » de Figaro. Si^ dans la Folle Journée, Beaumarchais ne se montra pas précisément en sensible progrès sur lui-même, on peut dire que, dans la Mère coupable, la décadence de son talent fut tout à fait évidente. L esprit léger, subtil, étincelant, toujours alerte, qui avait si fort émerveillé le public français dans. la Folle Journée et surtout dans le Barbier de Séville , /ai -
sait cette fois complètement défaut à Fœuy^ê nouvelle, « Beaumarchais, qui a toujours fait rire son monde, écrit le poëte Robbé de Beauveset à un ami *, ne nous en a pas fourni une seule fois la plus petite occasion pendant ces cinq mortels actes, » Le plus grand tortj en effet, de ce drame lar» moyant, est d!être au suprême degré long et ennuyeux. Beaumarchais qui^ dans ses deux pièces précédentes , avait eu le bon goût de s'éloigner du genre faux et pleurard de Diderot y son premier modèle, et en Vhonneur de qui il avait écrit Eugénie et les Deux Amis; Beaumarchais, sur la fin de sa carrière dramatique, et après deux éclatantes excur^ sîons dans le domaine de la comédie vraie ^ semble vouloir revenir à son point de départ. Ce Figaro rusé et voleur, type éternel de la rouerie et de V intrigue, il V affuble du costume, de la tenue et des dehors de r honnête homme; ce valet fripon est transformé en intendant vertueux; ce madré coquin, dont le scrupule aurait dû être la dernière vertu j est devenu soudain plus scrupuleux que son maître luimême; de ce Figaro brillant que nous avons connu dans les deux comédies illustrées par sa verve et par sa gaieté, il n'est plus rien resté, hélas ! que le nom .
C est en 1789 et 1790 que Beaumarchais termina la Mère coupable. Son talent subit certainement alors V influence fatale des grands et terribles événements qui se préparaient, et auxquels son caractère remuant et son amour de Vintrigue lui firent prendre une part qui devint bien vite si compromettante pour son repos et pour sa fortune. Les agitations populaires commençaient; Beaumarchais habitait
I. Robbé de BeauTeset est un petit poCte lioencieiix de Yéco\t de PircMi, qui eut l'art de se montrer plus licencieux encore que son maître. Il est bien oublié aujourd'hui. Te dois à la complaisance de M. Paul Ratouis, d'Orléans, communication de la correspondance inédite de ce pofitereau avec son arrièregrand-père, l'habile dessinateur Desfriches. Toute la partie relative à l'attentat de Damiens (1757) est fort curieuse, et j*en fais l'objet d'une publication spéciale.
un quartier où elles se manifestèrent tout 4^ abord et presque dès le premier jour, soit par le pillage des hôtels ou des boutiques, soit surtout par la prise de la Bastille, dont sa belle maison du boulevard était tout à fait voisine. On con* naissait sa fortune; V exagération publique en avait encore répandu et augmenté ï importance. L'auteur du Barbier /«f assailli de demandes : les visiteurs et les quémandeurs affluèrent chef lui; chacun voulait sa part des dons nombreux que , par générosité ou par crainte d'être pillé lui-même, Beaumarchais dut prodiguer de tous côtés. Il aliéna ainsi des sommes relativement considérables, et Use fit néanmoins bon nombre d ennemis en refusant, pour le moins, autant de secours qu'il se crut obligé d'en donner*.
t. Il fiiut consulter, à ce ralet, le travait ti souvent cité de M. de Loménie, t. H, et la correspondance publiée de Beaumarchais (t. VII de l'édition complète des œuvres. 1809). Nous n'y avons point trouvé une fort curieuse et importante lettre de Beaumarchais à l'abbé Pérignon, qui, l'ayant sollicité pour un tiers, se plaignait de n'avoir pas eu de réponse, lenre découverte et copiée par nous dans les manuscrits de la Comédie-Française (provenant de Londres), et que nous avons tout lieu de croire Inédite Nous ne résistons paa au plaisir de la citer ici en entier :
A Monsieur Pérignon , prêtre.
Le septembre 1789.
I Je ne méprise personne et respecte le malhenr de tout le monde, mais |e iuia étonné de voir que personne ne respecte le mien ; en butte aux plus atroces noirceurs, troublé par mille infortunes, ma vie est devenue déplorable. Depuis un mois que le désir patriotique de prévenir un grand désordre m'a fait faire l'immense sacrifice d'une somme de dou^e mille franc* pour les pauvres d'un grand fisubourg, plus de cent lettres anonymes injurieuses m'ont payé de cette bonne œuvre, 'et votre lettre est la quatre cent vingt-deuzième (je Tiens de les compter) qui me demande des secours. Douie secrétaires et la lampe merveilleuse ne suffiraient pas pour répondre aux uns, repousser l'injure dea autres et faire du bien à tout le monde! Et comment vous, monsieur, qui vous blessez de ce que je ne réponde pas à un inconnu qui demande pour une inconnue^ ne calculez-vous pas que plus un homme charitable a versé de bienCiits autour de lui, moins il lui reste de moyens pour soulager des inconnus éloignés, et dont la foule est incalculable?
« Hélas 1 monsieur, je ne puis, je ne puis ! Savaz*vous que ces 12,000 livres,
Cest au moment de ce bouleversement et de cette rénoya^ tiott sociale que Beaumarchais présenta , au eammencement de tannée 1791, son drame la Mère coupable aux artistes du Théâtre-Français, Lu en février, il fut reçu aussitôt et même distribué aux acteurs* Cependant les difficultés non encore aplanies qui subsistaient depuis longtemps entre Beaumarchais et la Camédie'Françatse, à propos du procès toujours pendant entre les auteurs et les acteurs, firent d'abord retarder, puis ajourner indéfiniment la première représentation de son drame. L'activité et le dévouement que déploya Beaumarchais en faveur des auteurs contre la Comédie y dans une cause qui lui était commune avec eux et
que i'éuii loin d'avoir, m'ont coûté pour les faire 14,600 francs, et que si le faubourg n'eût ixi prêt à se révolter par misère, si la sûreté publique ne m'eût pas emporté très-loin de mes moyens, la charité toute seule ne me l'eût pas fait faire? Savez- vous que, pendant que je vous écris avec un peu de colère, mon imprimeur atteoûl? Car c'est avec ses presses que je réponds aox scélérats» Savez- vous qu'il y a dix-huit mois que je n'ai touché un sol de mes revenus? Savez-vona que toutes mes maisons ont échappé dix fois au feu, et ma personne avec peine à la hart? Si vous êtes, monsieur, ministre des autels, je vous demande une petite place dans le mémento de la messe pour un pauvre persécuté. Il y a eu deux hommes qui seraient bien étonnés, s'ils revenaient au monde (c'est Louis XtV et Jésus-Qirist), de voir comme on traite aujourd'hui les deux grands despotismes dont ils avaient couvert la terre; mais il s'en élève un troisième, qui est celui du brigandage. Celui-là est le pire de tous. Priez Dieu qu'il nous en délivre I Et qui que vous soyez, monsieur, recevez avec indulgence l'humeur d'un honnête homme poussé à bout sous toutes les formes. Un autre, à ma place, jetterait le manche après la coignée; moi je le garde pour me défendre contre les brigands qui m'attaquent, et les quatre sols qui me restent pour payer ceox qui m'«idenint à en obtenir justice.
« BKAUMARCHAïa. ■
Je retrouve certaines idées de cette lettre dans une autre réponse adressée par Beaumarchais^ le i** mai 1792, à un autre de ses emprunteurs, lettre citée par M. 4e Loménie au t. II de Beaumarckai$ et ton tempt :
• .... La foule des demandeurs qui s'adressent à moi est telle qnll a* faudrait dix secrétaires pour leur répondre. Je gémis, je m'arrête; je n'ai ph» que deux commerces au monde: des inconnus qui me demandent, des hommes injustes qui m'injurient, des fougueux qui me menacent sans m'a voir isàmc jamais vu... Êtes- vous satisfait de m'avoir fait perdre mon temps pour vous dire des choses inutiles, moi qui en ai unt d'utiles à faire?... *
— «79 — àomilé'prÊmieril miakÊOulevé ktmealeàlMes périféUes\ rnmm Ê è r mH entre lui et les comééiem franfëù «ne iiàiii^ilf hrouHle^ à la mite de laquelle ii leur reprit ton drmne.
Un petit théâtre venait alors de s^ établir au Marais, dans le voisinage même de sa célèbre maison, et la tr(mpe de ce théâtre vint le trouver et lui demander, comme une bonne fortune, V honneur et aussi le bonheur de représenter lune de ses pièces. La Mère coupable étant disponsbla, il la donna aussitôt à ces comédiens de rencontre, et ^est par eux et sur leur scène obscure que son nouveau drame vit le four de la rampe pour la première fois. Les pauvres artistes qui la jouèrent alors ri ont laissé nulle part trace de leur personnalité ni même de leur nom* Le Journal de Paris , qui rend compte de la représentation de la pièce, ne fait pas à tm seul de ses interprètes Vhonneur de le nommer.
La Mère coupable fut jouée pour la première fois «sur le théâtre du Marais, rue de la CoutureSainte^Catherineit^ comme dit le Journal de Paris*, le 26 juin 1792*. Cette première soirée ne fut pas très-favorable, à en croire les récits contemporains. Voici quelques extraits des critiques diverses auxquelles ont donné lieu, alors et ensuite, la représentation^ puis les différentes reprises de la Mère coupable à la Comédie-Française :
I. Vojez, aafii|«t de cette ^verelte, notre soHee du BerUer de SMOe, n toaie H de eette édition. '
s. Nnndro du ai fain 1799, 4«i nnoBee ki piodMhie f t p r ée en tetten de U
3. Et non le 6 juin, comme le disent à «ort Oodtn, et eprèe loi M. de Loménie. J*ai soiu let jtat la ooUectioD du Journal de Parût où je relève la date précise de cette représentation, date qui d'ailleurs est encore donnée au titre sur l'édition originale du draaa. Voir à-âpres la reprodnction de oe titre.
Dans son numéro du samedi 3ojutn, le Journal de Pftris publie un compte rendu duquel il résulte que les spectateurs accourus à cette représentation étaient très^nombreux, tant à cause du nom de Vauteur que du bruit qui s'était déjà fait autour de sa pièce*,
La pièce était connue et annoncée depuis longtemps; plusieurs théâtres se Tétaient disputée... L'ouvrage présente un but très-moral; le quatrième acte est d'un grand efiet dramatique» le cinquième dénoue la pièce avec beaucoup d'art; le second et surtout le troisième ont excité des murmures... Nous crojons qu'en faisant des sacrifices et en s'entourant de conseils sévères, que Voltaire ne dédaignait pas à quatre-vingts ans, M. de Beaumarchais peut donner à la vieillesse du comte et de la comteisse Almaviva une partie de l'éclat dont ont brillé leur âge mûr et leur première jeunesse.
Les Annales dramatiques' sont plus sévères. Je me borne
I. On avait beaucoup parlé de la Mère coupable ^ an moment de sa réception au Théâtre-Français. Comme pour les antres pièces de Beaumarchais, il y eut des lectures particulières du nouveau drame, dont tout saloa se piquant un peu d'influence ou de littérature voulut avoir la primeur. M. de Loménie cite à ce sujet une curieuse lettre de Beaumarchais, en réponse à un billet de la comtesse d'Albany, l'amie et plus tard la femme d'Alfieri, et qui avait sollicité une lecture chez elle :
• Madame la comtesse,
« Puisque vous voulez entendre absolument mon très-sévère ouvrage, je ne puis pas m'y opposer; mais faites une observation avec moi : quand je veux rire, c'est aua éclats; s'il faut pleurer, e'est aux sanglots. Je n'y connais de milieu que l'ennui.
« Admettez donc qui vous voudrea à la lecture de mardi; mais écartez les cœurs usés, les âmes desséchées, qui prennent en pitié ces douleurs que nous trouvons si délicieuses. Ces gens^là ne sont bons qu'à parler révolution. Ayez quelques femmes sensibles, des hommes pour qui le cœur n'est pas une chimère, et puis pleurons à plein canal. Je vous promets ce doulonreuic plaisir, et suis avec respect, madame la comtesse, etc..
« BaAUMAacHAïa. « a. Amtalei dramati^uei^ t. VI. Paris, iSia
à analyser le passage consacré à cette première représen" tation :
Les trois premiers actes ont été entendus au milieu du bruit et des huées; le quatrième acte excita un enthousiasme général; le cinquième se soutint grâce au quatrième. En somme, c'est un mélange monstrueux de beautés dramatiques et de trivialités ab^ surdes et ridicules. Le dénouement est heureux, mais le style de la pièce est bas et vulgaire, et trop souvent de mauvais goût.
La Harpe fut sanglant pour ce drame médiocre, et sa critique outrée dépasse même le but. La Harpe est un de ces critiques haineux et jaloux qu'il faut lire et dont il faut admettre les jugements avec une extrême circonspection. Il n'est pas un seul de ses contemporains qu'il ait ménagé, et le bruit qui sejit autour du nom de Beaumarchais, le succès de ses Mémoires, la vogue de ses pièces, n'étaient point faits pour désarmer F impitoyable et envieux aristarque du célèbre Cours de littérature.
Voici les passages les plus saillants de sa longue étude sur la Mère coupable * :
La Mère coupable ne doit pas rester au théâtre, et je me hâte de la mettre de cdté comme indigne de Beaumarchais...; tout y est £sux, évidemment faux, et Teffet n'en est pas seulement froid, il est ridicule et repoussant. Ce fut celui de la première représentation, où j'assistai, au mois de juin 1792... On n'accueillit qu'avec de longues risées la longue et intolérable scène du quatrième acte.
Et après une étude détaillée du caractère de chaque personnage, La Harpe ajoute :
I. Lycée ou Court de littérature ancienne et moderne , t. XI. Paris, 1835, in-8*; chez Depelafbl. Le chapitre consacré à Beaumarchais est trèsdétaillé, surtout pour ce qui concerne la Mère coupable. Une citation complète nous eût entraîné trop loin : le lecteur qui voudra faire une étude sérieuse sur le drame de Beaumarchais devra forcément recourir au volume même.
Les myrnsembkmces founmHe&tde acèoe en scène « et VtMrteur, pour couvrir celle des fiiits, y joint celle des caractères, ce qui n*est qu^une double fiaute... Je ne sais s*il y a dans tout ce drantie une scène raisonnable, flaais en Toilà déjà trop; il ne faut pas user la critique sur tant de déraison. Et le style? Pour cette fois, Tesprit n'y est pas mêlé au mauvais goût» c'est le oiauvaîs foût dans toute sa pureté... U n'est pas croyable qu'un si mauvais ambigu reste au Théâtre-Français quand il sera rétaUl» non plus que Tarare sur celui de l'Opéra Ces deux productions platement folles n'ont de l'esprit de Beaumarchais qu'une bizarrerie qu'il prit pour de l'originalité quand il fut gâté par ses succès, et qui était la partie malheureuse d'un talent qui ne fut pas à portée de s'épurer par Tétude.
Le poëte Robbé de Beauveset, dans sa lettre inédite déjà ci-dessus citée à son ami Des/riches, n*est pas beaucoup plus aimable :
Étant ce jour-là * à Paris, j'ai été voir le nouveau drame de Beaumarchais. C'était une soirée bien chaude et bien fatigante. Le drame n'a pas servi à nous mieux faire supporter cet eicès de chaleur. Rien de plus £ide ni de plus monotone. Beaumarchais, qui a toujours fait rire si fort son monde, ne nous en a pas fourni une seule fois la plus petite occssion pendant ces cinq mortels actes. Toute la salle a un peu pensé comme nous; on criait, on riait, bien que la pièce n'y prêtât guère, et en n'écoutait pas beaucoup. J'ai été attendri un moment eu quatrième acte, mais une seule scène à peu près bonne, dans un ouvrage «usai long, sera insuffisante pour le sauver.
Le savant Forster, dans une lettre adressée de Paris à sa femme, le i^ juillet 1793, lui écrit :
Je ne peux me procurer la Mère coupable, pièce de Beaumarchais: elle n*est pas imprimée; du reste, ce n*^st, grand Dieu!
I. Le 3 juittst; c'était à U tinte» rtpréacatttiMi. XaèW ait smt iko aparès, le 8 oorenbrs 179s, à qaatre-vingis ans.
qu'une OBuvre bien miténble à côté des autres drames de Beau* narchals! Je l*ai vu jouer, ->- elle m'ennuya, et cependant )e ne suis pas difficile à contenter. Toujours voir IMtemel Alnuviva, Figaro et Rosine pendant tout un siècle, et l'on nous menace encore d'une pièce de théâtre qui contiendrait la continuation de Thiatoire, en sorte que nous en arriverons aux enftints des enfisints de cette noble famille! Si je peux te procurer une copie, tout sera pour le mieux \
Geoffroy, le prince des critiques sous le premier empire, est moins que tendre pour la Mère coupable :
C'est une suite de la Folle journée^ et l'on sait que la suite des folies est presque toujours triste. Avec les mêmes personnages dont il s'était servi avec tant de succès pour les plus extravagantes bouffonneries, l'auteur a trouvé le moyen de faire le drame le plus ennuyeux peut- être et le plus lugubre qu'il y ait sur nos théâtres.
La morale de la pièce, la seule, c'est qu'une femme mariée ne doit jamais garder les lettres de son amant... Beaumarchais, dans aucun de ses ouvrages, n'a étalé un jargon plus entortillé, plus farci d'hyperboles, d'apostrophes, d'emphase pédantesque et puérile*...
Je trouve dans un ouvrage, un peu oublié aujourd'hui, de Loëve'Veimars\ mais toute/ois bon à consulter, et à propos d'une reprise de la Mère coupable aux Français , quelques lignes de critique qui ont encore leur valeur :
Le public de la première représentation se composait de quelques carmagnoles venues là au sortir d'une séance de l'assemblée. Ce public était en général -distrait , inquiet, et beaucoup plus préoccupé de Cobourg , de l'invasion , de l'armée de