ACTE DEUXIEME
RÉGINE
Attendez. [Elle va à la porte par laquelle son père est sorti.) Père... Veux-tu venir, s'il te plaît? {Entre M. Guadagne.) Voici M^hambert qui me demande de ne pas me défendre dans le procès en séparation qu'il force Henri à m'intenter. A ce prix, et si j'accepte d'avance de ne plus voir ma fille que deux fois par mois, et quelques jours pendant les grandes vacances, on organisera je ne sais quelle comédie, et mon mari trouvera un autre prétexte à invoquer devant le tribunal. Qu'en penses-tu?
MONSIEUR GUADAGNE.
Je pense que c'est un chantage cruel et lâche. RÉGINE, à M. Chambert.
Écoutez, laissez-moi ma fille et je ferai ce que vous voudrez.
CHAMBERT
C'est impossible.
RÉGINE
Il ne sera pas dit que je me serai découragée avant la dernière concession. Laissez-la ici, chez mon père ; moi, j'accepte d'être la victime.
MADAME CHAMBERT, entre SCS deuts.
Joli milieu!
MONSIEUR GUADAGNE.
Quoi! Qu'est-ce que vous avez dit?
Puisque vous voulez le savoir, je vous apprends que la place d'une fillette de treize ans n'est pas dans la compagnie d'une étudiante et d'une actrice.
MONSIEUR GUADAGNE.
Mes filles travaillent, monsieur, et elles travaillent afin d'être indépendantes et de ne pas être contraintes un jour à épouser un polichinelle comme monsieur votre fils. Vous êtes un insolent et un sot.
Oh I si nous en arrivons aux injures, je me rends. Je n'ai pas, moi, l'habitude du langage des quartiers réservés des ports de mers.
MONSIEUR GUADAGNE, hors de lui.
Faites attention, hé ! ou ça va se gâter. Régine retient son père.
MADAME ciiAMBERT, à son mari.
Lucien ! Tais-toi! Allons-nous-en!
MONSIEUR GUADAGNE.
Ah! vous voulez me traiter de haut?... Je ne suis qu'un ancien marin et vous vous êtes un magistrat. Je suis sorti du peuple et vous vous êtes un bourgeois. C'est-à-dire que vous aviez des écus dans votre berceau et moi pas. Mon métier vaut bien le vôtre, vous savez I
CUAMBERT.
Laissez-moi... je ne veux pas continuer cette discussion.
MONSIEUR GUADAGNE.
Oui, je VOUS fais l'effet d'un mal élevé... Voulez-vous que je vous dise de quoi vous me faites l'effet, à moi... Vous sentez le renfermé. Vous sentez le moisi ! Vous avez l'esprit borné parce que vous n'avez jamais vu le ciel qu'à travers des fenêtres. Vous avez passé votre vie derrière une table, avec une boule d'eau chaude sous les pieds. Moi, j'étais sur ma passerelle, le nez au vent. J'y ai parfois risqué ma peau, dans mon métier, tandis que vous, dans le vôtre, vous n'avez jamais risqué que la tête des autres, espèce de chat fourré !
CHAMBERT
Joli langage, ici... Et Suzette...
RÉGINE, exaltée.
Suzette, je la garderai! Elle n'ira pas apprendre chez vous l'hypocrisie et la méchanceté.