‹ Théatre complet de BrieuxChapitre 50 sur 226 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

vient donc que je sois sans colère, si je ne suis pas sans remords. Je cherche et j'entrevois quelque chose qui plane au-dessus de vous, de moi, de nous tous, au-dessus des lois humaines et dont nous ne serions que les jouets ou les victimes.

MONSIEUR IJE GIRIEU.

Ce ne sont pas ces phrases-là que j'attendais de vous.

RAYMOND, très grave.

Oui, je sais... « Deux de mes amis... je suis l'offensé... j'ai le choix des armes... » Les mots qu'on doit se dire dans les moments où nous sommes sont réglés par une espèce do protocole... (Debout.) Monsieur de Girieu, vous savez que je n'ai pas peur d'un duel. Je ne l'ai peutêtre que trop souvent prouvé. Mais je crois que vous et moi nous méritons mieux que cette solution-là] Elle ne serait probablement pas, d'ailleurs, le point final que vous souhaitez.

MONSIEUR DE GIRIEO.

Je veux vous tuer.

Alors, tuez-moi. Vous êtes le mari. Si vous croyez que la loi peut donner des droits, vous avez ce droit-là. {Le regardant.) Vous ne le ferez pas! Vous doutez que la loi inscrite dans le Code soit véritablement la loi et vous avez raison. Voyons, monsieur de Girieu, voulez-vous que nous parlions comme deux hommes qui ne sont pas seulement des gens de cercle et ne croient pas que tout est fini lorsque que quatre messieurs ont déclaré l'honneur satisfait? Hegarclez-moi bien en face et dites-moi si vraiment, au fond de votre cœur, vous me croyez capable d'avoir, par calcul, imploré votre pitié. Il n'y a pas de criminel qui serait capable de cette Iiabileté-là. Non, monsieur. (JS' animant.) Et vous le sentez bien, et vous le savez bien

que j'étais sincère, lorsque je vous ai supplié, et vous ne pouvez pas douter que ma ferme volonté était de respecter votre femme et de ne pas vous trahir, vous que j'implorais. {Avec une exaltation croissante.) Eh bien ! il y a eu un moment où toutes les convenances sociales, toutes les con-, ventions ont été balayées, une puissance a passé qui ignorej nos combinaisons, nos conceptions de l'honneur et qui sejoue de nos serments comme de nos volontés. Pendant toute la maladie de l'enfant, nous ne nous sommes pas dit un mot et je regardais madame de Girieu avec le même respect que je regardais la religieuse qui était là. Mais lorsque nous avons appris tout à coup que l'enfant, que notre enfant était sauvé, nous sommes tombés spontanément dans les bras l'un de l'autre en pleurant. La loi avait pu nous déclarer désunis, nous pouvions nous être intérieurement juré l'indifférence et l'oubli; des avoués, des juges, tout le code civil et toutes les lois de la terte avaient pu proclamer que nous étions deux étrangers, il restait l'enfant! Et la nature qui ne s'intéresse qu'à l'enfant, la nature qui veut que le père et la mère restent unis pour assurer l'existence de l'enfant, pour perpétuer la vie, la nature a repris d'assaut les droits qu'on avait voulu lui enlever, et elle a réuni le père et la mère dans une irrésistible étreinte, parce que si vos magistrats et vos législateurs peuvent séparer deux époux rassemblés seulement par les lois et les serments, leur pouvoir s'arrête lorsqu'un enfant est né. Dans ce cas-là, le divorce est nul : l'enfant, c'est le lien qu'on ne brise pas. Voulezvous la preuve de ce que je vous dis? Voulez-vous que je vous montre le livre où notre indissoluble union est inscrite? Regardez l'enfant... mon enfant 1 Regardez sa bouche, c'est la mienne; regardez ses yeux, ce sont les miens. C'est lui qu'il faut tuer si vous voulez que nous ne soyons plus des époux, car c'est lui notre acte de mariage vivant et bien-aimél Et qu'est-ce que je dis? même si vous le supprimiez, vous n'auriez rien fait encore, parce qu'il

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