ACTE PREMIER
LUCIEN
Et elle ne se mariera pas ?
GASTON
Si, elle se mariera sottement.
LUCIEN
Parce qu'il a plu à son père et à sa mère d'avoir des torts réciproques.
GASTON
Le monde est ainsi fait et lu n'y changeras rien... mais je veux vite profiter des quelques instants où nous sommes seuls pour t'exprimer mes regrets. J'ai ouvert, ce matin seulement, une lettre de toi déjà ancienne, qui est restée à Paris pendant mon voyage...
Je ne te savais pas absent.
GASTON
Et qui s'était glissée au milieu d'invitations banales. Tu me parlais d'un service à te rendre.
LUCIEN
Oui.
GASTON
Est-il trop tard?
LUCIEN
Non, non, certes.
GASTON
Tant mieux. Dis-moi tout de suite de quoi il s'agit. IV. 17.
298 LES GRANDS EXFANTS
LUCIEN
J'ai dépensé beaucoup d'argent avec Albert ine : elle m'adorait incèrement.
GASTON
Naïf!... et maintenant?
LUCIEN
Maintenant je fais la cour à une princesse valaque, la princesse Serdza: elle est superbe, elle est mariée, je l'adore avec l'idée que ce ne sera pas éternel, ça repose; mais ça ne m'occupe pas assez. Alors j'ai joué et j'ai perdu.
Beaucoup?
Quinze cents louis qu'il me fallait dans les vingt-quatre heures. Tu n'étais pas à Paris, je ne savais à quel saint me vouer. Je rencontre M. Dominois dans l'escalier. Un mauvais génie me souffle, je lui conte ma mésaventure. Il m'ouvre son coffre-fort. J'y puise mes quinze cents louis avec une désinvolture de grand seigneur qui le charme. Eh bien, mon ami, tu ne sais pas combien cette dette me pèse. J'aimerais mieux devoir le triple à un usurier. J'y suis fait, aux usuriers. Ils me volent, ça me met à l'aise.
GASTON, tirant un carnet.
Je vais d'abord te donner un chèciue pour i)ayer M. Dominois.
LUCIEN
Gaston... mon bon Gaston...
GASTON
Puis nous ferons ensemble le compte de ce que tu dois.