ACTE PREMIER
JEANNE
Vous m'aviez promis d'oublier comme moi l'imprudence que vous avez commise à Étretat.
ROGER
L'oublier! (ii se i ve.) Mais c'est le souvenir le plus ardent de ma vie! Oublier que je vous ai vue seule sur cette plage, au pied de ces falaises, devant cette mer immense... seule, seule!
JEANNE
Vous m'avez fait le serment...
ROGER
De ne plus vous aimer? Est-ce en mon pouvoir? Non, non, je vous adore.
JEANNE
J'avais de moi-même une assez haute estime pour ne pas me croire exposée à une pareille offense, et c'est la seconde fois...
Elle s'arrête émue.
ROGER
Je vous vois souffrir, je vous sais malheureuse, et ce que je ressens à cette heure, là, devant vous, est un sentiment si pur, si élevé, si chaste, qu'il ne peut ni vous blesser, ni vous déplaire. Je vous adore.
JEANNE
Si vous étiez sincère, je ne pourrais que vous plaindre.
ROGER
Ne me plaignez pas. Aucune femme au monde ne me donnerait, en m'aimant, la joie que j'éprouve à vous regarder, troublée, frémissante et les yeux pleins de larmes. Je me sens au cœur les enchantements et les ivresses que vous vous condamnez à ne jamais connaître.
JEANNE, très contenue.
Je vous ai dit, monsieur, que je mettais tout mon bonheur et tout mon orgueil à adorer mon mari.
ROGER
C'est l'exaltation du devoir, ce n'est pas de l'amour. Vous vous éprenez de votre générosité même, et vous prenez pour de la passion le vertige que donne le vide. Je n'essaierai pas de vous convaincre, je ne vous demande rien, rien qu'une joie que vous ne pouvez refuser à personne, la joie de vous voir passer de loin, la joie de vous entendre parler, la joie de vous voir au bal, comme ce soir...
Vous avez cru que j'irais à ce bal!
ROGER
Vous n'irez pas?
JEANNE
Vous avez cru que je revenais pour vous y retrouver!
ROGER
.J'ai cru que vous aviez cédé aux instances de la comtesse de Savenay.
JEANNE
Votre belle-sœur, qui m'a écrit sous votre dictée, n'est-ce pas? Vous oubliez que je suis restée trois semaines loin de M. de Mauves, et que mon seul désir est de passer ma soirée avec mon mai'i.
ROGER
Votre mari! cet indiiïérent qui n'est même pas là pour vous recevoir! Eh bien! non, non, vous ne l'aimez pas, vous ne pouvez pas l'aimer, et il est impossible que vous ne compreniez pas quelle passion est la mienne. Il est impossible maintenant que vous n'ayez pas pitié de moi. Vous viendrez ce soir... vous serez là, je vous verrai. Je vous en supplie à genoux.
JEANNE
Vous ne me verrez pas et vous ne devez plus me revoir.
(Le domestique ouvri! la porto du fond.) Mousicur dc MaUVCS !