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818 JEAN DE THOMMEBAY.
HORTENSE
Ils sont officiers?
JEAN
Simples soldats, mais tous les deux avec la médaille inii; taire.
HORTENSE
Simples soldats?
JEAN
C'est une tradition de famille.
HORTENSS.
Contez-moi donc cela. Tout ce que vous me dites m'étonne et m'intéresse . (S'asseyant sur nn bano, à gauche.) VoyOUS !
mettez-vous là 1 J'adore les légendes.
JEAN
Oh ! madame, il n'est pas question de légendes, rien n'est plus simple. Le comte de Thommeray, mon grand-père, avait fait la guerre de Vendée. Il s'était marié, il avait un fils et vivait dans la retraite. En ISi^i quand la France fat envahie, il ne vit qu'une cause à servir, celle de la patrie menacée, il étouffa . ses anciennes rancunes, il fit taire ses opinions et partit comme simple volontaire. Il se hattit vaillamment, refusa toute récompense, et, la campagne terminée, il revint chez lui pour achever de vieillir à^ l'écart.
HORTBNSB.
C'était un galant homme que monsieur votre grand-père i
JEAN, fièrement.
Oui, madame. — Il enseigna de bonne heure à son fils ses devoirs envers le pays, et l'envoya à l'armée dès qu'il eut ses dix-huit ans. Il pensait que tout homme, en entrant dans la vie, doit payer sa dette ; que rien ne pcul l'en affranchir, pas plus le rang que la richesse, et que l'cxeinple ne saurait venir do Irup haut. Eti vieillissant, il s'ùtuit fuit
IGTE PREMIER. 319
là-dessus des idées très-aettes et très-arrètées. Il entendait que dans sa famille oxi servit la patrie sans rien demander, sans rien attendre d'elle que ^honneur de lui donner son sang. Â ses yeux, la récompense était tout entière dans le devoir obscur, simplement > accompli. En outre, il considérait Tannée comme un apprentissage des vertus nécessaires, comme le complément de toute éducation virile : il estimait que c'est là que se trempent les âmes. Le fils fit la guerre en Afrique, se battit comme un lion, et, comme son père, revint simple soldat. A dix-huit ans, j'ai fait comme avaient fait mon grand-père et mon père ; mes frères ont fait comme moi, et nos fils feront comme nous.
HORTENSE
Que c'est étrange ! Ainsi, monsieur, dans votre famille, vous êtes tons nourris de père en fils dans l'amour de la patrie?
JEAN, s'asseyant.
Vous Pavez dit, madame.
Mais madame votre mère? Toute sa jeunesse s'est donc écoulée loin du monde, dans cette solitude qui parfois doit être bien austère!
JEAN
Le monde et la solitude n'ont jamais existé pour elle, madame. L'amour désintéressé n'était pas rare quand mon père rencontra celle qui devait être un jour la compagne du reste de sa vie. Elle était pauvre, il était maître de son patrimoine, et, pouvant disposer de lui-même à son gré, il épousa la jeune fille qu'il aimait. L'un et l'autre n'avaient consulté que leur inclination mutuelle; ni l'un ni l'autre n'eurent sujet de s'en repentir. Ma mère pourrait vous dire en quelques mots toute l'histoire de sa vie : elle a été l'u-* niqae amour d'un honnête homme qu'elle a uniquement «imé.
820 JEAN DE THOIWMERAY.
HORTENSE
Je crois rêver! Vous m'ouvrez un monde nouveau et que personne ne m'avait jamais fait entrevoir... Je suis émue... (Se levant.) Que j'ai donc bien fait de venir!
JEAN
Puis-je espérer, madame, que vous resterez encore quelques jours dans nos campagnes?
HORTENSE
Une semaine, plus ou moins ; j'ai quelques affaires à régler avec mes fermiers.
JEAN
Vous ne connaissez pas nos paysans bretons: tous en avez pour plus d'un mois à traiter avec eux; et permettezmoi de m'en réjouir. J'aurai peut-être le bonbeur de vous rencontrer quelquefois sur la lande.
Pourquoi sur la lande? Je serai cbarmée de vous recevoir.
JEAN
Prenez garde ! Je suis homme à me le tenir pour dit.
HORTENSE
Je l'entends bien ainsi. Qui vient là? monsieur votre père?
JEAN
Oui, madame.