‹ Théâtre complet de Émile Augier (volume 2)Chapitre 252 sur 320 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

JEAN, puis CHATEAUVIEUX.

JEAN) sort de la maison de briques et reste un moment en silence,

contemplant Paris.

En suis-je venu là? Est-ce possible?

CHATEAUYIEUX, le bras en écharpe, en ani£orme de soldat de la ligne, dibonche derrière la baraqae k gauche et se dirige vers la maison de Jean. — A Jean.

Parbleu I j'étais bien sur que ta n'étais pas parti) De quel côté yas-tu? je Vaccompagneoai un bout de chemin.

JEAN, sombre.

Je ne vais nulle part; je sortais pour prendre Tair. Veuxtu que nous montions chez moi ou que nous fumions notre cigare sur le quai ?

CHATBAUYIEUX.

Il fait un temps superbe et les passants ne no as gêneront pas : promenons-no as.

Ils marchent côte à câte sur la scène. JEAN.

Eh bien ! héros, comment va ta blessure ?

CHATEAUVIEUX

Elle se ferme. Dans huit jours, je pourrai reprendre mon fusils

JEAN

Reisi;hoffeu Vas mis en goût, il parait. Quel enragé ! Tu as flfoâqué ta vocation. '

Ti. 24

in iEAN DE THONMERIT.

CHATKAUVIEUX.

Ce n'est pas une affaire de vocation, mais de devoir. Et puis j'ai la rage au cœur! je veux venger mes pauvres amis Champin et Puyseaz, tués à mes côtés.

JEAN

Je te demande s'ils n'auraient pas mieux fait de rester chez eux comme de bons bourgeois qa'ils étaient !

châtbauyieux.

Ils aimaient leur pays.

JEAN

Leur mort lui a été bien utile f — Ah ! que je Remercie le papa Jonquières de s'être mis en travers quand je voulais faire la même folie que vous autres !

CHATEAUVIEUX

C'eût été en effet une folie de ta part; à la veille de te marier tu n'avais pas le droit de courir aa-devant du danger. Personne n'a songé à te blâmer. Mais depuis lors, permetsmoi de te le dire, tu as pris une attitude si bizarre, ta t'es répandu eu sarcasmes si étranges contre ce que tu appelles encore le chauvinisme, que tous tes amis 9'ea afOigQnt, je ne te le cache pas.

JEAlff ironiqae*

Vraiment ?

CHATEAUVIEUX

Et sais- tu ce qui m'amène chez toi? On disait tout à Theare, ftVi cercle, que tu étais parti ce matin avec ion fatur beaupère et ta fiancée. Je me suis porté fort pour toi...

IIAN.

Et tu venais t'assurer que ton aveuglé confiance M m trompait pas ? Merci, mon ami. — As'iu parié gros f

JâCTE CtNOUlÈMB.

CUATBAUYIEUX.

Je n'ai rien parié du tout.

JEAN

Tu as bien fait, car je pars demain. ^

CHATEAUYIBUZ,

Tu pars?

JBAN| «TOC V9 Maplr«

A mon grand regret.

CHATBAUYIEUX.

A la bonne heure! Dis -le donc I

JEAN, d'une Toix stridente.

Oui ! Roblot me proposait one affaire magnifique et tout à fait française. Il a flairé que le siège fera la fortune des marchands de comestibles... Il a loué une boutique et des caves ; il fait entrer un amas de conserves de toutes sortes, du beurre surtout... il parait que le beurre se vendra au poids de l'or. Il y a là un million à gagner...

CHATEAUVIEUX

Roblot fait cela? Il n'a pas honte...

JEAN, amèrement.

Bahl un peu de honte est bientôt bue, je t'assure. Tu n'en as jamais goûté? Gela ressemble beaucoup au genièvre : la première gorgée est très-désagréable, mais on s'y fait, et on finit par s'en griser comme d'on vin généreux. — Or donc, Roblot me faisait l'honneur de m'offrir une association; c'était bien tentant, comme tu vois. -^ Par malheur le papa Jonquières s'est mis encore une fois en travers; il m'a déclaré que si je ne partais pas avec lui a tout est rompu, mon gendre; » et l'opération matrimoniale étant de beaucoup supérieure à l'autre, tu comprends que j'ai dû me rendre aux injonctions de mon bailleur de dot.

494 JEAN DE THOMMERAT.

CHATSÀUYIEUX.

Quelle manie as-tu, mon pauvre Jean, de te calomnier toi-même ?

JEAN, édatant de rire.

Me calomnier ! Mes actions ne sont-elles pas en parfait accord avec mon langage ?

CHATBAUYIBUZ.

Non, et c'est pourquoi je reste ton ami. Tu Taux mieux que tes paroles.

JEAN

Ni plus ni moins, je te jure !

CHATEAUVIEUX

Alors pourquoi youlais-tu Rengager avec nous après Wissembonrg ?

JEAN

Parbleu f j'ai été soldat, j'aime l'odeur de la poudre.

CHATEATIVIEUX.

Dis donc la vérité sans fausse honte : tu aimes ta patrie.

JEAN, froidement.

Mon cher, la patrie est un grand mot que je croyais comprendre autrefois et que je ne comprends absolument plas. Le patriotisme me parait la plus haute facétie qu'aient inventée les hommes. C'est le total d'un tas de billevesées dont j'ai appris le néant à votre école, mes bons amis.

CHATEAUVIEUX

As-tu donc pris au sérieux le scepticisme que nous avions sur les lèvres ?

JEAN

Sur les lèvres ? Vous croyez donc à la famille, vous autres? à l'amour? au désintéressement? au sacrifice?

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