‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 39 sur 138 · NATHAN, LE RELIGIEUX · texte numérisé non relu

NATHAN, LE RELIGIEUX

nathan. (J'aimerais tant à demeurer le père de Récha!... Ne puis-je donc pas rester son père, en cessant d'en porterie nom?... Son père, oui, je resterai son père et j'en porterai toujours le nom, quand elle verra combien ce nom m'est cher.) Qu'y a-t-il pour votre service, pieux frère?

le eeligieux. Pas grand'chose. . . Je me réjouis, monsieur Nathan, de vous revoir en bonne santé.

nathax. Vous me connaissez donc?

le religieux. Certes, qui ne vous connaît pas? Vous avez gravé votre nom dans la main de tant de gens. Il est resté dans la mienne aussi, depuis nombre d'années.

nathan [tirant sa bourse.) Tenez, frère, tenez, que je l'y rafraîchisse.

le religieux. Merci, ce serait voler les pauvres, je ne prends rien. .. Permettez-moi seulement de vous faire ressouvenir un peu de mon nom : car je puis me vanter d'avoir, moi aussi, placé dans vos mains quelque chose de précieux.

nathan. Pardon!... j'en suis tout confus... Quoi? dites... et acceptez-en, de moi, en compensation, sept fois la valeur.

le religieux. Écoutez donc, avant tout, comment il se fait que je ne me sois souvenu qu'aujourd'hui du dépôt que je vous ai confié.

nathan. Un dépôt, à moi?

le religieux. Il y peu de temps que j'étais encore ermite à Quarantana, près de Jéricho ; une troupe de bandits arabes vint, renversa ma petite chapelle et ma cellule, et m'emmena. Par bonheur, je leur échappai, et je me réfugiai ici, auprès du patriarche, sollicitant

un autre petit asile, où je pusse encore servir mon Dieu, dans la solitude, jusqu'à ma fin bienheureuse.

nathan. Je suis sur des charbons, bon frère. Abrégez. Ce dépôt! ce dépôt que vous m'avez confié!

le religieux. J'y arrive, monsieur Nathan... Or le patriarche me promit un ermitage sur le Thabor, aussitôt qu'il y en aurait un de libre, et m'ordonna en attendant de demeurer au monastère, comme frère lai. C'est ce que je suis maintenant, monsieur Nathan ; et je souhaite, cent fois le jour, d'être sur le Thabor. Car le patriarche m'emploie à toutes sortes de missions, pour lesquelles j'éprouve un grand dégoût. Par exemple...

nathan. Au fait, je vous en prie.

le religieux. M'y voici... Quelqu'un lui a aujourd'hui soufflé à l'oreille, qu'aux environs vit un juif qui a élevé comme sa fille, une fille chrétienne.

nathan (surpris.) Comment?

le religieux. Laissez-moi parler... Pendant qu'il me donnait mission de découvrir aussi vite que possible la piste de ce juif, et qu'il s'élevait puissamment contre un tel crime, qui lui semble le véritable péché contre le Saint-Esprit... c'est à dire, le péché qui est pour nous le plus grand des péchés, sans que nous sachions bien, grâce à Dieu, en quoi il consiste... alors, ma conscience a tout à coup pris l'éveil, et je me suis souvenu que je pourrais bien avoir, il y a bien longtemps, donné lieu moi-même à ce grand et irrémissible péché... Dites : Un écuyer ne vous a-t-il pas, il y a dix-huit ans, remis une petite fille, âgée de quelques semaines ?

nathan. Comment cela?... Sans doute... certainement...

le religieux. Alors, regardez-moi bien... L'écuyer, c'est moi.

nathan. Ce serait vous ?

le religieux. Le seigneur, de la part duquel je vous l'apportai, était — il m'en souvient bien — un seigneur de Filneck... Wolf de Filneck.

nathan. C'est vrai.

le religieux. C'est parce que la mère venait quel-

que temps auparavant de mourir, et que le père, — à ce que je crois — étant obligé de se jeter soudain dans Gaza, la petite créature ne pouvait l'y suivre : c'est pour cela qu'il vous l'envoya. Et n'est-ce pas à Darun que je l'apportai?

nathan. C'est exact!

le religieux. Il n'y aurait rien d'étonnant que ma mémoire me trompât. J'ai eu tant de braves maîtres ; et j'ai servi celui-là si peu de temps ! Il périt bientôt après à Ascalon; c'était du reste un bien bon maître.

nathan. Oui, oui, à qui, moi, je devais tant, tant de reconnaissance, car il m'avait deux fois sauvé du glaive.

le religieux. Oh! c'est heureux! Vous en aurez d'autant mieux accueilli sa petite fille.

nathan. Vous pouvez le penser.

le religieux. Eh bien, où est-elle donc? Elle n'est sans doute pas morte?... Mieux vaut quelle ne soit pas morte!... Pourvu d'ailleurs que personne ne sache la chose, tout ira bien.

nathan. Le pensez -vous?

le religieux. Fiez-vous à moi, Nathan. Car, écoutez, voici ma façon de penser. Si le bien que je me propose de faire, touche de trop près au mal, j'aime mieux ne pas faire le bien ; parce que nous pouvons assez immédiatement apprécier le mal, mais que nous ne pouvons prévoir le bien que de loin... Il est très naturel que, pour élever de votre mieux la petite fille chrétienne, vous l'ayez élevée comme votre propre fille... Ce que vous auriez fait avec tant de fidélité et d'amour, vous en recevriez une telle récompense! Je n'y puis souscrire. Eh! sûrement, vous auriez agi plus sagement, en faisant élever la chrétienne en chrétienne par des mains étrangères, mais alors vous n'auriez pas autant chéri l'enfant de votre ami. Et les enfants, à un tel âge, ont plus besoin d'amour, ne fût-ce que de l'amour d'une bête sauvage, que de religion chrétienne. Pour la religion chrétienne, il est toujours temps. Pourvu toutefois que la jeune fille ait grandi sous vos yeux, le corps sain et l'âme pieuse, elle est demeurée, aux yeux de Dieu,

ce qu'elle était. D'ailleurs tout le christianisme nVt-il pas été édifié sur le judaïsme? Je me suis souvent affligé et j'ai souvent versé beaucoup de larmes, en voyant que les chrétiens pussent tant oublier que Notre-Seigneur était juif.

nathan, C'est à vous, bon frère, d'être mon défenseur, au cas où la haine et l'hypocrisie s'élèveraient eontre moi. . . pour une action. . . ah ! pour une action ! . . . C'est vous, vous seul qui devez la connaître ! Emportezen le secret dans la tombe ! Jamais la vanité ne m'a encore inspiré la tentation de la révéler à personne ; c'est à vous seul que je l'aurai racontée. Je ne l'aurai dite qu'à la pieuse simplicité, parce que seule elle peut sentir ce que les hommes dévoués à Dieu peuvent gagner à de telles actions.

le religieux. Vous êtes ému et vos yeux sont remplis de larmes.

xathax. Vous m'avez apporté l'enfant àDarun. Mais vous ne saviez pas que, quelques jours auparavant, à Gath, les chrétiens avaient massacré tous les juifs, même les femmes et les enfants ; vous ne saviez pas que parmi les victimes se trouvaient ma femme et mes sept fils pleins d'espérance, qui avaient été brûlés ensemble dans la maison de mon frère où je les avais cachés.

le religieux. Céleste justice !

xathax. Quand vous vîntes, j'avais passé trois jours dans la cendre et la poussière, adorant Dieu, et versant des larmes... Des larmes ! Je me révoltais aussi contre Dieu, je me livrais à la colère, à la fureur, je maudissais l'univers et moi-même; je jurai haine éternelle aux chrétiens...

le religieux. Hélas! Je le crois bien.

xathax. Cependant la raison revint peu à peu. Elle me dit de sa douce voix : « Et cependant Dieu existe ! Cela était dans les desseins de Dieu! Courage! allons, pratique ce que tu sais depuis longtemps ; ce qui n'est pas à coup sûr plus difficile à exécuter qu'à concevoir, pourvu que tu veuilles. Lève-toi! » — Je ni" levai, et, je criai vers Dieu : « Je le veux ! donne-moi la force

de vouloir! »... Au même moment vous descendîtes de cheval, vous me tendîtes l'enfant enveloppé dans votre manteau... Ce que vous me dites alors, ce que je vous répondis, je l'ai oublié. Ce que je me rappelle, c'est que je pris l'enfant, le posai sur mon lit, l'embrassai, me jetai à genoux et m'écriai : Mon Dieu! sur sept, en voilà déjà un que tu me rends !

le religieux. Nathan, Nathan, vous êtes chrétien ! . . . Par le Seigneur! vous êtes chrétien, meilleur chrétien qu'il n'en fut jamais.

NATHAN. Nous sommes d'accord : car ce qui, pour vous, me fait chrétien, pour moi. cela même vous fait juif... Mais ne nous affaiblissons pas plus longtemps l'un l'autre. Il faut agir. Et, bien qu'un septuple amour m'unisse à l'enfant étrangère, que la perdre, ce serait perdre de nouveau en elle mes sept fils... si la Providence veut la retirer de mes mains... j'obéirai.

le religieux. Vous êtes un chrétien complet. . . Si je ne me défiais pas autant de moi, c'est là ce que je vous aurais conseillent c'est votre bon génie qui vous l'a inspiré.

nathaf. Mais il ne faut pas que ce soit le premier venu qui me l'arrache.

le religieux. Non, à coup sûr, non.

xathax. Celui qui n'a pas sur elle plus de droits que moi, doit au moins en avoir de plus anciens...

le religieux. Sans doute !

xathax. Qu'il tienne de la nature et du sang.

le religieux. C'est ma pensée aussi.

xathax. Nommez-moi donc vite l'homme qui tient à elle, comme frère, comme oncle, comme cousin, ou simplement comme parent, je ne la lui refuserai pas... elle, qui a été créée et élevée pour être l'ornement de toute famille, de toute croyance... J'espère que vous en savez plus que moi, de votre maître et de sa race.

le religieux. Cela m'est peut-être difficile . cher Nathan... car je vous ai déjà dit que je ne suis i que très peu de temps à son service.

xathax. Savez-vous au moins de quelle famille sa mère?... N'était-ce pas une StauffenV

le religieux. C'est bien possible!... Oui, ce me semble.

nathan. Son frère ne se nommait-il pas Conrad de Stauffen?... Et n'était-il pas Templier?

le religieux. Si je ne me trompe. Mais attendez ! je me souviens que j'ai encore, de mon maître regretté, un petit livre. Je le tirai de son sein, lorsque nous l'enterrâmes à Ascalon.

nathan. Eh bien!

le keligieux. Ce sont des prières qu'il y a dedans. Nous appelons ce livre, un bréviaire... Cela, pensais-je. pourra encore servir à quelque chrétien... Pas à moi, sans doute. . . je ne sais pas lire. . .

nathan. Qu'importe ! Au fait...

le religieux. Dans ce petit livre, il y a au commencement et à la fin, à ce que je me suis laissé dire, de la propre main de mon maître, sa généalogie et celle de sa femme.

nathan. Oh! plût au ciel! Allez, courez, apportezmoi ce petit livre. Vite, je suis prêt à le payer au poids de l'or et de mille remercîments encore. Hâtez -vous, courez.

le religieux. De tout cœur ! Mais c'est en arabe, ce que mon maître y a écrit. (Il sort.)

nathan. Qu'importe! Apportez -le seulement!... Dieu! si je pouvais conserver cette enfant et, en même temps, acquérir un tel gendre!... Ce sera difficile peutêtre!... Enfin, advienne que pourra!... Mais qui ce peut-il être, qui en ait parlé au patriarche ? N'oublions pas de le demander... Si c'était Daya?

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