ACTE III SCÈNE PREMIÈRE
Une chambre de la première auberge
Sir W. SAMPSON, WAITWELL
sir William. Tiens, Waitwell, porte-lui cette lettre. C'est la lettre d'un affectueux père qui ne se plaint que de son absente. Dis-lui que j'ai envoyé cette lettre devant moi, et que j'attendrai encore sa réponse, avant de venir moi-même la serrer dans mes bras.
waitwell . Je crois que vous faites très bien de préparer ainsi votre entrevue.
sir William. Je serai plus sûr de ses sentiments, et je lui fournis l'occasion d'exprimer tout ce que le repentir a pu lui inspirer de douleur et de honte, avant de me parler de vive voix. Cela lui coûtera moins d'embarras dans une lettre, et, à moi, cela me coûtera moins de larmes.
waitwell. Mais oserai-je vous demander, sir, ce que vous avez résolu au sujet de Mellefont?
sir William. Ah! Waitwell, si je pouvais méconnaître en lui celui que ma fille aime, je prendrais à son égard un parti sévère; mais puisque cela n'est pas admissible, tu vois donc bien, Waitwell, qu'il est en sûreté contre mon vouloir. C'est moi-même qui ai la plus grande part dans ce malheur. Sans moi Sara n'aurait pas fait la connaissance de cet homme dangereux. Je lui accordai à lui, à cause d'une obligation que
je croyais lui avoir, une trop libre entrée dans ma maison. Il était naturel que les attentions reconnaissantes que je lui témoignais lui attirassent aussi les attentions de ma fille. Il était aussi naturel qu'un homme de son espèce sût profiter de ces attentions, pour amener quelque chose de plus important. Il a eu assez d'habileté pour se faire aimer, avant que j'en eusse le moindre soupçon, avant que j'eusse même eu le temps de scruter sa manière de vivre. Le malheur accompli, j'aurais bien agi, en leur pardonnant tout sur-le-champ. Je fus impitoyable pour lui, sans réfléchir que ce n'était pas pour lui seul que je l'étais. En m'abstenant d'une tardive sévérité, j'aurais au moins empêché leur fuite... Voici ce que je ferai, Waitwell; je les ramènerai moimême, m'estimant encore heureux de pouvoir faire du séducteur, mon fils. Car qui sait, s'il voudra quitter sa Marwood et le reste de ses créatures, pour une jeune fille qui n'a plus rien à accorder à ses passions, et qui ignore tant les artifices qu'emploierait une coquine pour le fixer?
waitwell. Oh ! sir, il est de toute impossibilité qu'un homme puisse être assez perverti...
sra William. Ce doute, Waitwell, fait honneur à ta vertu. Mais pourquoi est-il vrai cependant, que les limites de la méchanceté humaine s'étendent encore bien plus loin?... Va faire ce que je t'ai dit. Fais attention à son air, quand elle lira cette lettre. Dans ce court éloignement de ses devoirs, elle n'aura pas encore appris la dissimulation, sous le masque de laquelle le vice enraciné sait seul trouver un refuge. Tu liras toute son âme sur son visage. Ne laisse échapper aucun mouvement de physionomie qui pourrait te révéler de l'indifférence pour moi, du dédain pour son père. Car si tu ayais cette malheureuse découverte à me faire, et qu'elle ne m'aimât plus ; alors j'espère que je finirais par prendre sur moi-même de l'abandonner à son sort. Je l'espère, Waitwell... Hélas î il bat là un cœur qui contredit cette espérance. (Ils sortent tous devv par des cotes différents.)