‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 71 sur 138 · SCENE III WAITWELL, SARA · texte numérisé non relu

SCENE III WAITWELL, SARA

betty {derrière la scè/ie). Qu'il entre, si c'est à ellemême qu"il veut parler.

saea {regardant derrière elle). Qui est-ce qui veut me parler?... Que vois-je? Est-ce possible? Waitwell,

toi?

waitwell. Quel homme heureux je suis, de revoir enfin notre Sara !

saea. Dieu! que m'apportes-tu ? Je comprends, j'ai compris ; tu m'apportes la nouvelle de la mort de mon père! Il est parti, le plus parfait des hommes, le meilleur des pères ! Oui, et c'est moi, moi, misérable, qui ai hâte sa mort.

waitwell. Ah! miss...

saea. Dis- moi, dis-moi vite, que les derniers instants de sa vie n'ont pas été rendus pénibles par mon souvenir ; qu'il m'avait oublié; qu'il est mort aussi tranquille, qu'il se promettait jadis de mourir dans mes bras ; qu'il ne s'est pas même une seule fois souvenu de moi dans sa dernière prière...

waitwell. Cessez donc de vous tourmenter par de semblables idées ! Il vit encore, votre père ; il vit encore, l'honorable sir William.

saea. Il vit encore? Il vit encore, est-ce vrai ? Oh ! puisse-t-il vivre longtemps et vivre heureux! Oh! que Dieu lui accorde la moitié des années de ma propre vie ! La moitié?... Ingrate que je suis, ne suis-je pas prête à lui acheter quelques années seulement d'existence, par toutes les années fixées pour la mienne propre ! Mais à présent, dis-moi au moins, Waitwell, qu'il ne lui est pas dur de vivre sans moi ; qu'il lui est devenu facile de se passer d'une fille qui a pu si aisément renier sa vertu ; que ma fuite l'a irrité et non peiné ; qu'il me maudit et ne me regrette pas.

waitwell. Ah! tout autant qu'autrefois, sir William est toujours le tendre père, comme sa petite Sara est toujours sa tendre fille.

saea. Que dis- tu? Tu es un messager de malheur, du malheur le plus horrible de tous ceux que jamais mou imagination hostile m'ait représentés. Il est encore mon tendre père? Il m'aime encore? Alors il doit me plaindre. . Non, non, il ne pense pas ainsi, il ne peut pas penser ainsi. Ne vois-tu donc pas combien chaque soupir qu'il perd pour moi grandit énormément mon crime? La justice céleste ne me comptera-t-elle pas chacune

l'JS MISS SA1U SAMPSON

des larmes que je lui coûte, comme un redoublement de mon vice et de mon ingratitude ? Je frémis à cette pensée... Je lui coûte des larmes, des larmes? Et ce sont d'autres larmes que des larmes de joie?... Dis-moi donc non, Waitwéll! Au plus aura-t-il ressenti pour moi quelques légers mouvements de la nature? Au plus, quelques mouvements passagers qu'aura calmés le moindre effort de la raison. Il n'en est pas venu à des larmes ; n'est-ce pas, Waitwéll, qu'il n'en est pas venu à des larmes ?

waitwéll Ressuyant les yeux). Non, miss, il n'en est pas venu à des larmes.

saea. Ah! ta bouche dit non, mais tes larmes disent le contraire.

waitwéll. Prenez cette lettre, miss; elle est de lui.

saea. De qui, de mon père? Et pour moi?

waitwéll. Oui, prenez-la seulement; vous y verrez plus que je ne pourrais vous dire. Il aurait dû confier cette mission à un autre que moi. Je me promettais de la joie; mais vous me changez cette joie en trouble.

saea. Donne, brave Waitwéll... Mais non, je ne la prendrai pas, avant que tu m'en aies dit à peu près le contenu.

waitwéll. Quel peut en être le contenu, sinon amour et pardon?

saea. Amour? Pardon?

waitwéll. Et peut-être un regret sincère de se voir obligé d'invoquer les droits de la' puissance paternelle contre une enfant, pour laquelle il n'est besoin que des privilèges de la puissance paternelle.

saea. Alors garde ta lettre cruelle.

waitwéll. Cruelle? Xe craignez rien. Vous y trouverez liberté entière pour votre cœur et votre main.

saea. Et c'est là précisément ce que je redoutais. Affliger un père comme lui; j'en ai eu encore le courage. Mais par cette affliction même, par son amour que j'ai renié, le voir contraint, le voir contraint à consentir à tout ce que m'a inspiré l'entraînement d'une misérable passion; cela, Waitwéll, cela, je ne l'accap-

ferai pas. Si sa lettre contenait tout ce qu'un père irrité peut dire de violent et de dur dans un tel cas, j'aurais, il est vrai, de la terreur de la lire; mais cependant je la pourrais lire. Je saurais, contre sa colère, trouver encore un semblant de défense, et rendre par cette défense plus grande encore sa colère. Ma tranquillité résulterait de ce que dans une puissante irritation il n'y aurait place à aucun chagrin plus douloureux, et de ce que cette irritation finirait par se changer heureusement en un mépris amer contre moi. Le mépris exclut le chagrin. Mon père recouvrerait ainsi le repos, et je pourrais cesser de me reprocher de l'avoir rendu malheureux pour toujours.

waitwell. Ah ! miss, ce reproche, vous pourrez vous le faire encore moins, quand vous aurez reconquis son amour qui oubliera tout.

saea. Tu te trompes, Waitwell; un désir ardent l'entraîne peut-être à ma poursuite, afin de dire oui à tout. Mais quelque peu inquiet que pût être ce désir, mon père n'en rougirait pas moins de sa faiblesse, en face de lui-même. Une indignation plus sombre le dominerait, et il ne pourrait pas supporter ma vue, sans m'accuser secrètement d'avoir osé le braver. Oui, s'il était en mon pouvoir de lui épargner, par le moyen le plus extrême, l'indignation que je lui cause; si, à l'instant où il voudrait tout me permettre, je pouvais tout lui sacrifier ; ce serait toute autre chose. Je prendrais avec joie cette lettre de tes mains, pour y admirer la force de l'amour paternel, et, sans en mésuser, me jeter à ses pieds en fille repentante et obéissante. Mais le puis-je? Il me faudrait faire ce qu'il me permettrait, sans songer combien lui coûterait cette complaisance. Et quand ensuite j'en aurais la plus grande joie, il me viendrait tout d'un coup à l'esprit que ce ne serait qu'en apparence qu'il partagerait mon bonheur, et qu'il soupirerait peut-être en lui-même ; en un mot, qu'il m'aurait faite heureuse au prix de son propre bonheur.., Et de souhaiter de devenir heureuse, au prix de son propre bonheur, m'en crois-tu bien capable, Waitwell?

waitwell. Certainement, je ne sais que répondre à cela.

saea. Il n'y a rien à répondre. Remporte donc ta lettre. Si mon père doit être malheureux par moi, j'aime mieux demeurer moi-même malheureuse. Être seule malheureuse et sans qu'il le soit lui-même, c'est ce qu'à présent je demande au ciel à toute heure ; mais être seule heureuse et sans qu'il le soit lui-même, je ne le veux point.

waitwell (un peu à part). Je crois vraiment qu'ainsi j'arriverai à faire lire la lettre à cette chère enfant.

sara. Que dis-tu là à demi-voix?

waitwell. Je me dis à moi-même que j'ai eu une très malheureuse idée pour vous faire lire la lettre, miss.

saea. Comment cela?

waitwell. Je n'avais pu penser si loin. Vous réfléchissez à tout, d'une manière plus sagace que personne d'entre nous ne le saurait faire. Je ne voulais pas vous effrayer. La lettre n'est peut-être que trop dure, et si je vous ai dit qu'il n'y avait dedans qu'amour ou pardon, j'aurais dû vous dire que c'était mon vœu qu'il n'y eût rien d'autre dedans.

saea. Est-ce vrai?... Alors, donne-la moi. Je vais la lire . Quand on a mérité de la plus malheureuse façon la colère d'un père, on doit, au moins, avoir assez de respect pour cette colère paternelle, pour la laisser tomber sur soi autant que cela peut lui plaire. Chercher à l'éviter, cela s'appelle accumuler injure et mépris. J'en subirai toute la violence. Tu vois que je tremble déjà... Mais je dois trembler; et j'aime mieux trembler que pleurer... {Elle décachette la lettre.) Là voilà ouverte ! Je frémis... mais que vois-jeV (Elle lit.) « Ma très chère fille unique. » — Ha! vieux fourbe! Est-ce là l'entr'e en matière d'un père irrité? Va ! Je ne lirai pas plus loin...

waitwell. Ah! miss, pardonnez à un vieux sorviteur. Oui, certes, je crois que c'est la première fois de ma vie que j'aurai trompé avec intention. Celui qui ne

trompe qu'une fois , miss , et qui trompe dans d'aussi bonnes intentions, celui-là n'est pas encore pour cela un vieux fourbe. Cela me touche, miss. Je sais bien que les bonnes intentions ne sont pas toujours une excuse; mais que pouvais-je faire?... Reporter à un si bon père sa lettre sans que vous l'eussiez lue? C'était impossible ; je m'en irais plutôt aussi loin que mes vieilles jambes pourraient me porter, et ne reparaîtrais plus devant ses yeux.

sara. Comment? Toi aussi, tu l'abandonnerais?

waitwell. Ne le faudra-t-il pas, si vous ne lisez pas cette lettre? Lisez-la toujours. Ne laissez pas sans bons effets la tromperie que j'avais d'abord imaginée. Vous ne l'en oublieriez que plus vite, et je ne me la pardonnerais que plus facilement. Je suis un homme du commun , un homme simple , que vos raisons pour lire ou pour ne pas lire cette lettre, ne regardent pas. Si elles sont vraies, je n'en, sais rien; mais, au moins, ne me paraissent-elles pas très naturelles. Je pen^e ainsi, miss; je pense qu'un père est toujours un père; et qu'une enfant peut bien faire une faute, sans cesser d'être une bonne enfant. Si le père pardonne la faute, l'enfant peut bien aussi se conduire de manière à la lui faire oublier. Et qui aime d'ailleurs à se souvenir d'une chose dont il souhaiterait bien plutôt qu'elle n'eût jamais existé? C'est, miss, comme si vous ne faisiez que penser à votre faute, et comme si vous croyiez qu'il vous suffirait de la grossir dans votre imagination, et de vous tourmenter vous-même de telles idées grossissantes. Mais je crois qu'il vous faudrait aussi songer à réparer ce qui s'est passé. Et comment voulez-vous le réparer, si vous vous en ôtez à vous-même toutes les occasions ? Peut-il donc vous être douloureux de faire le second pas, quand un si bon père a fait déjà le premier?

sara. Comme tes paroles simples pénètrent mon cœur... Ce que je ne puis précisément admettre, c'est qu"il fasse le premier pas. Et que veux-tu donc? Ne t'ait-il même que le premier pas? Il 'faut qu'il les fasse

tous, je ne puis en faire aucun à sa rencontre. Si loin que je nie sois éloignée de lui, aussi loin doit-il descendre jusqu'à moi. S'il me pardonne , c'est mon crime tout entier qu'il doit me pardonner, c'en est les conséquences qu'il doit consentir à endurer sous ses yeux. Puis-je exiger cela d'un père?

waitwell. Je ne sais pas, miss, si je vous comprends très bien. Il me semble que voulez dire qu'il faudrait qu'il vous pardonnât trop ; et que, la chose ne pouvant lui être que très douloureuse, vous vous faites conscience d'accepter son pardon. Si c'est là ce que vous pensez, eh bien, dites-moi : le pardon n'est-il pas une joie pour un bon cœur? Je n'ai point, dans ma vie, été assez heureux pour ressentir souvent cette joie. Mais le peu de fois que je l'ai goûtée, j'aime toujours à m'en souvenir. C'était quelque chose de doux, de suave, de céleste, et je ne pouvais m'empêcher de songer à la grande et inépuisable félicité de Dieu, de qui la conservation de tous les misérables humains est un pardon perpétuel. Je souhaitais de pouvoir à chaque heure pardonner, et j'étais honteux de n'avoir à pardonner que dépareilles vétilles. Pardonner de douloureux affronts, de mortels outrages, ce doit être, me disais-je, en moimême, ce doit être une volupté qui pénètre l'âme tout entière... Eh bien, miss, ne voulez-vous pas donner cette grande volupté à votre père?

saea. Hélas!... Continue, Waitwell, continue.

waitwell. Je sais bien qu'il y a certaines personnes qui ne reçoivent rien, moins volontiers qu'un pardon, parce qu'il est vrai qu'elles n'ont appris à en accorder aucun. Ce sont des personnes fières et inflexibles, qui ne consentent jamais à avouer qu'elles ont eu tort. Mais vous n'êtes pas de celles-là, miss. Vous avez ce cœur, le meilleur et le plus tendre, qu'ont seules les personnes les plus parfaites de votre sexe. Aussi, reconnaissez votre faute. Que vous reste-t-il à faire?... Mais pardonnez-moi, miss ; je ne suis qu'un vieux bavard, et j'aurais dû penser sur-le-champ , que votre refus n'est qu'une inquiétude méritoire, qu'une vertueuse hésita-

tion. Des gens qui peuvent, dès l'abord, accepter, sans réfléchir, un grand bienfait, sont rarement dignes de ce bienfait. Ce sont les plus méritants qui ont toujours aussi le plus de défiance d'eux-mêmes. Pourtant la défiance ne doit pas dépasser le but.

saea. Cher et vieil ami, je crois que tu m'as convaincue.

waitwell. Ah! Dieu! Si j'ai eu ce bonheur, c'est qu'un bon génie m'a inspiré. Mais, non, miss; cène sont pas mes paroles, c'est le temps, qu'elles vous ont donné de réfléchir en vous même, et de vous remettre d'un si joyeux saisissement. N'est-ce pas, que vous allez la lire cette lettre? Oh ! lisez-la donc vite.

saea. Je le ferai, Waitwell... Quelles sensations, quelles douleurs je vais ressentir !

waitwell. Des douleurs, miss, mais d'agréables douleurs.

saea. Tais-toi ! (Elle commence à lire pour elle seule.)

waitwell (à part). Oh ! il faudrait qu'il la vît luimême !

saea {après avoir lu pendant quelques instants) . Ah ! Waitwell, quel père ! Il appelle ma fuite, une absence. Combien ce mot indulgent l'aggrave ! (Elle lit de nouveau, puis s'interrompt.) Écoute donc! Il se flatte que je l'aime encore. Il se flatte! (Elle lit et s'interrompt.) Il me prie?... Il me prie? Un père prie sa fille? Sa fille coupable? Et de quoi me prie-t-il donc?... (Elle lit à part.) Il me prie d'oublier son imprudente sévérité et de ne pas l'en punir plus longtemps par mon absence!... L'en punir!... (Elle lit de nouveau et s'interrompt.) Plus encore ! Il va jusqu'à me remercier, jusqu'à me remercier de lui avoir fourni l'occasion de connaître toute l'étendue de l'amour paternel. Funeste occasion ! Peutêtre pourtant, ajoute- t-il aussi, que je lui ai appris à connaître en même temps toute l'étendue de la désobéissance filiale... (Elle lit.) Non, il n'en dit rien! Il ne dit pas un mot de mon forfait. (Elle continue à lire à part.) Il va venir, venir lui-même chercher ses enfants. Ses enfants, Waitwell! Ceci surpasse touti... Ai-je bien

lu V {Elle lit de nouveau à paré.) Je voudrais mourir. Il dit qu'il ne mérite que trop d'être son fils, celui sans lequel il ne peut avoir de fille... Oh! plût au ciel qu'il ne l'eût jamais eue, cette malheureuse fille ! . . . Va, Waitwell, laisse-moi seule. Il demande une réponse : je vais la lui préparer. Redemande-moi dans une heure. Merci d'avance de ta peine. Tu es un honnête homme. Il y a peu de serviteurs qui soient ainsi les amis de leurs maîtres. waitwell. Ne me faites pas rougir, miss. Si tous les maîtres étaient des sir William, ils seraient bien sans cœur, les serviteurs qui ne seraient pas prêts à donner pour eux leur vie. (Il sort.)

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