PH1L0TA
père qui le premier a tiré Fépée. Je ne puis être d'accord avec toi dans tes malédictions. Il s'est trop hâté, il a été trop soupçonneux...
philotas. Eh bien, oui, c'est mon père qui le premier a tiré Tépée. Mais est-ce que l'incendie commence au moment où la flamme traverse le toit? Quelle est la créature patiente, sans fiel, sans susceptibilité, qu'un agacement continuel ne finirait pas par irriter? Songes-y... tu me forces malgré moi à parler de choses qui ne me venaient pas à l'esprit... Songe quelle hautaine et méprisante réponse tu lui as faite, quand... Mais tu ne m'y forceras pas, je ne veux pas parler de cela. Notre culpabilité ou notre innocence sont susceptibles de fausses interprétations et d'excuses à l'infini. Il n'y a qu'aux yeux insusceptibles d'erreur de la Divinité que nous paraissions tels que nous sommes ; seule, elle peut nous juger. Mais les Dieux, tu le sais, sire, prononcent leur jugement par Fépée du plus valeureux. Remettonsnous-en à leur sentence de sang. Pourquoi irions-nous avec pusillanimité remplacer ce jugement d'en haut, par un jugement d'ici-bas? Nos bras sont-ils déjà si bas qu'il faille donner cours aux flatteries de la langue?
aeidée. Prince, je t'entends avec étonnement...
philotas. Ah ! une femme aussi, on peut l'entendre avec étonnement !
aeidée. Avec étonnement, prince, et non sans chagrin!... Toi, le sort t'appelle au trône, toi !... Il t'a confié le bonheur de tout un puissant et noble peuple, à toi!... <^uel horrible avenir j'entrevois! Tu écraseras ton peuple de lauriers et de misères. Tu compteras plus de victoires que de sujets heureux... C'est un bonheur pour moi que mes jours ne soient pas contemporains des tiens. Mais, malheur à mon fils, mon brave fils! Tu lui permettras difficilement de quitter le harnais de guerre...
philotas. Que ton cœur se calme, sire ! Je permettrai bien plus à ton fils, bien plus.
aeidée. Bien plus? Explique- toi...
philotas. Ai-je parlé par énigmes ?. . . Oh ! n'exige pas,
PHILOTAS 247
sire, qu'un jeune homme comme moi, parle toujours avec réflexion et de dessein arrêté?... Je ne voulais dire que ceci : Le fruit est souvent tout autre que la fleur ne le promet. Un prince efféminé a souvent donné, si j'en crois l'histoire, un roi guerrier. Le contraire ne pourrait-il pas se présenter pour moi?... Ou plutôt n'aurait-ce pas été ma pensée que pour arriver au trône, j'ai encore un long et dangereux chemin à parcourir ? Qui sait si les Dieux me le laisseront franchir tout entier?... Et ne me laisse pas franchir tout entier, Père des dieux et des hommes, si tu vois en moi un futur prodigue du sang précieux des sujets que tu m'auras confiés...
aeidée. Oui, prince ; autrement on est un roi qui n'est point le père de ses sujets ! On est un héros sans amour des hommes ! Et, cet amour des hommes, je le reconnais en toi, et je redeviens tout à fait ton ami... Mais viens, viens, ne restons pas plus longtemps seuls ici. Nous nous rendons l'un l'autre trop sérieux. Suismoi.
philotas. Pardon, sire...
aeidée. Ne t'y refuse pas.
philotas. Comme je suis, me laisser voir à la foule?...
aeedée. Pourquoi pas?
philotas. Impossible, sire, impossible !
aeidée. Et la cause?
philotas. Oh! la cause?... Elle te ferait rire.
aeidée. Raison de plus pour me la dire. Je suis homme, et j'aime à rire et à pleurer.
philotas. Eh bien, ris donc... Vois, sire, je n'ai pas de glaive, et sans ce signe distinctif du soldat ; je n'aimerais guère à paraître parmi des soldats.
aeidée. Je rirai, mais de joie. J'y ai songé d'avance et l'on va te satisfaire sur-le-champ. J'ai donné ordre à Straton de te rendre ton glaive.
philotas. Attendons-le donc ici.
aeidée. Et ensuite tu m'accompagneras?...
philotas. Ensuite je te suivrai.
2i8 PHILOTAS
aeidée. A souhait! Le voici; eh bien, Straton?... SCÈNE VIII
STRATON, un glaive à la main, ARIDÉE, PHILOTAS
btbaton. Je suis allé trouver le soldat qui a fait le prince prisonnier, et, en ton nom, lui ai demandé de me donner le glaive du prince. Mais voici les nobles paroles de refus, du soldat : « Le roi, a-t-il dit, ne doit point me prendre ce glaive. C'est un bon glaive, et je l'emploierai pour lui. Je dois aussi le garder comme souvenir de mon action. Par les Dieux ! Ce n'est pas une de mes moindres actions. Le prince est un petit démon. Peut-être ne désirez-vous que la poignée précieuse... » Et sur ce, avant que je pusse l'en empêcher, sa main robuste avait détaché la poignée et la jetait avec mépris à mes pieds... « La voilà, continua-t-il ; qu'ai-je souci de votre orï »
aeidée. 0 Straton, répare cela auprès de cet homme.
steatox. Je l'ai fait. Et voici un de tes glaives...
abidéf:. Donne... Le veux-tu accepter à la place du tien, prince?
philotas. Laisse-le moi voir... ha ! (A part.) Merci, Dieux. (Il le considère longuement et sérieusement.) Un glaive !
straton. N"ai-je pas bien choisi, prince?
aeidée. Qu'y trouves-tu donc qui mérite une si profonde contemplation?
philotas. Que c'est un glaive! (Il retient à lui.) Et un beau glaive! Je ne perdrai rien à l'échange..'. Un glaive !
aeidée. Tu frémis, prince...
philotas. De joie !... Il me paraît seulement un peu court. Mais pourquoi trop court? Ce n'est que l'affaire d'un pas de plus vers l'ennemi, pour remplacer ce qui manque à ce fer... Cher glaive! Quelle belle chose
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qu'un glaive, pour le jeu ou pour l'usage ! Je n'ai jamais joué avec rien d'autre.
aeidée. (A Straton.) Oh ! le sublime mélange d'enfant et de héros !
. philotas. (A part.) Cher glaive ! Serai-je bientôt seul avec toi? Mais, du calme!
aeidée. Ceins-toi, prince, du glaive, et suis-moi...
philotas. A l'instant... Mais, son ennemi et son glaive on ne peut les connaître qu'à l'épreuve. (77 le tire du fourreau et Straton passe entre le roi et lui.)
steaton. Je me connais mieux en lames qu'en ornements; crois-moi, prince, la lame est bonne. Le roi, dans ses années viriles a fendu avec cette lame plus d'un casque.
philotas. Je ne deviendrai jamais aussi fort!... Ne m'approche pas tant, Straton.
steatox. Et pourquoi?
philotas. Pourquoi? (Il bondit en arrière et coupe Vair arec le glaive.) Elle a la flexibilité qu'il faut.
aeidée. Prince, ménage ton bras blessé. Tu t'échauffes !
philotas. Pourquoi m'en fais-tu souvenir, sire?... Pour mon malheur, non, pour ma honte, je suis blessé et prisonnier; oui, mais je ne veux plus que cela arrive jamais! Non, mon père, non! Un prodige va t'épargner aujourd'hui la triste rançon de ton fils, et t'épargner dans l'avenir sa mort. Sa mort certaine, s'il se voyait de nouveau enveloppé... enveloppé... Supposons que je le sois, que je sois enveloppé ! Eh bien, compagnons, amis, frères, où êtes-vous? morts tous? Plus que des ennemis de partout?... De partout! Ah! Philotas! Ha! A toi, téméraire!... Et à toi, cela, cela! {Il •se frappe l u i-m ême.)
straton. Prince, qu'as-tu? Calme-toi ! (Il va à lui. i
philotas. (S* éloignant de lui.) Toi aussi, Straton? Toi aussi?... Ennemi, sois généreux, tue-moi! Ne me fais pas prisonnier... Encore, si vous étiez tous des Straton, vous tous qui m'entourez; je me défendrais contre vous tous, contre le monde entier. Faites de
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votre mieux, ennemis.. . Mais vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas me tuer, cruels? Vous voulez à toute force m'a voir vivant? J'en ris! Me prendre vivant?... Moi?... Ayant, ce glaive, je veux... je veux... dans ma poitrine. . . avant. . . (Il se frappe).
aeidée. Dieux !. Straton!
straton. Sire.
philutas. C'est ce que je voulais! (Il s* affaisse.)
aeidée. Retiens-le, Straton!... Au secours, au secours du prince!... prince, quelle furie de désespoir !...
philotas. Pardonne-moi, sire ! Je t'ai donné un coup plus mortel qu'à moi... Je meurs, et bientôt le pays apaisé recueillera le fruit de ma mort... Ton fils, sire, est prisonnier, et le fils de mon père est libre...
aeidée. Qu'est-ce que j'entends?
straton. Tu y étais résolu, prince?... Mais, comme notre prisonnier, tu n'avais aucun droit sur toi.
philotas. Ne dis pas cela, Straton!... La liberté de mourir que les Dieux nous ont accordée pour toutes les circonstances de la vie, cette liberté, un homme pourrait-il la troubler chez un autre?...
straton. 0 sire !... L'horreur l'a pétrifié... Sire!
aeidée. Qui appelle V
straton. Sire!
aeidée. Silence !
straton. La guerre est finie, sire.
aeidée. Finie? Quel mensonge fais-tu là, Straton? La guerre n'est pas finie, prince?... Meurs, meurs, mais emporte avec toi ce remords : Tu as cru en vrai enfant inexpérimenté que tous les pères sont de l'espèce lâche et efféminée du tien... Tous n'en sont pas! Moi, je n'en suis pas! Que m'importd mon fils? Et crois-tu qu'il ne puisse pas mourir pour le bien de son père, aussi bien que toi pour le bien du tien?... Qu'il meure! Sa mort m'épargnera aussi sa triste rançon... Straton, me voilà sans fils, pauvre moi ! Tu as un fils, il sera le mien... Car, on a besoin d'un fils... Heureux Straton!
philotas. Ton fils vit encore, Sire, et il vivra, je le sais.
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akidée. Il vit encore? Je l'aurai de nouveau. Meurs donc. Je l'aurai de nouveau et en échange de ton corps... Ou bien j'outragerai ton cadavre et je le traiterai avec infamie... je...
philotas. Mon cadavre!... Si tu veux te venger, sire, ressuscite-le.
aeidée. Ah! Où me laissé-je emporter?
philotas. Je te plains... adieu, Straton! Au revoir, là où tous les amis vertueux forment les valeureux membres d'un royaume bienheureux, à l'Elysée... Et toi, sire, au revoir aussi...
akidée. Et réconciliés... prince!...
philotas. 0 Dieux, recevez mon âme triomphante, et toi, ta victime, déesse de la paix !
akldée. Entend s-mr>i. prince...
STPtATOX. Il meurt!... Suis-je un traître, sire, de pleurer sur ton ennemi? Je ne puis m'en empêcher... Jeune homme sublime !
aeidée. Pleure sur lui... Moi aussi, je pleure sur lui... Allons! Il me faut recouvrer mon fils! Mais ne me contredis pas : c'est Tacheter trop cher... En vain avons-nous répandu des flots de sang, en vain avonsnous conquis du territoire. La plus grande victoire et son gage sont perdus... Allons! Ramène -moi mon fils. Et, quand je l'aurai recouvré, je ne veux plus être roi. Vous autres hommes , croyez-vous donc qu'on ne se lasse point de régner? (Ils sortent.)
FIN DE PHILOTAS