‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 50 sur 114 · SCÈNE V MASCARILLE, LÉLIO · texte numérisé non relu

SCÈNE V MASCARILLE, LÉLIO

mascarille. Mais qu'est-ce donc? Vous arrivez presque à faire une mine aussi aigre que si vous recomptiez les triouqÂes, dans un périlleux solo... Que gagez-vous, que je sais à quoi vous pensez?... C'est un coup maudit, pensez-vous, que ma sœur n'épouse pas le riche Léandre. Comme j'aurais voulu plumer mon nouveau beau-frère.

lélio. {Encore songeur.) Écoute, Mascarille...

mascarille. Eh bien?... Mais je n'entends pas vos pensées ; il faut que vous parliez.

lélio. Veux-tu réparer toutes tes fourberies à mon égard par une seule bonne action?

mascarille. Singulière question ! Pour qui me prenez-vous donc? Pour un fourbe, honnête homme, ou pour un honnête homme, fourbe?

lélio. Mon cher, mon brave Mascarille, je te consi-

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dère comme un homme qui pourrait au moins me prêter quelques milliers d'écus, s'il voulait seulement me prêter autant qu'il m'a volé.

mascaeille. Mon cher, mon brave Mascarille!... Et que voudriez -vous faire de ces quelques milliers d'écus?

lélio. Les donner en dot à ma sœur, et ensuite... me faire sauter la cervelle.

mascarille. Vous faire sauter la cervelle ? C'est vrai qu'ainsi vous ne vous échapperiez pas avec mon argent. Mais cependant... (Il réfléchie*)

lélio. Tu le sais, Mascarille, j'aime ma sœur. Maintenant donc il me faut faire tout le possible pour que, toute sa vie, elle ne pense pas avec indignation à son frère... Sois généreux et ne me refuse pas ton aide.

mascaeille. Vous me prenez par mon faible. J'ai un damné penchant à la générosité, et votre amour fraternel, monsieur Lélio,... vraiment, il m'ensorcelle tout à fait. Il est noble, il est superbe.. . Mais mademoiselle votre sœur en est digne aussi, et je me vois gagné...

lélio. Oh! laisse-moi t'embrasser, très cher Mascarille. Dieu te pardonne de m'avoir beaucoup escroqué, puisque de la sorte tu peux beaucoup me prêter ! Je n'aurais jamais cru que tu eusses le cœur si tendre... Mais apprends-moi combien tu peux me prêter...

mascaeille. Je vous prête, monsieur...

lélio. Ne dis pas : monsieur. Nomme-moi ton ami, Je te considérerai toute ma vie comme mon meilleur ami, comme mon unique ami.

mascaeille. Le Ciel me préserve, pour une complaisance de si peu de valeur, de mettre de côté le respect que je vous dois!

lélio. Comment? Mascarille, tu ne te contentes pas d'être généreux, tu es encore modeste?

mascaeille. Ne me faites pas rougir de mes vertus... Je vous prête donc pour dix ans...

lélio. Pour dix ans? Quelle bonté excessive ! Pour cinq ans, c'est assez, Mascarille. Pour deux ans, si tu

veux. Pourvu que tu me prêtes, fixe le terme de paiement à ta fantaisie.

mascarille. Eh bien, je vous prête pour quinze ans...

lélio. Je le laisse à ta volonté, noble Mascarille...

mascarile. Je vous prête pour quinze ans sans intérêts...

lélio. Sans intérêts? Quant à cela, je n'y consentirai jamais. Je n'accepte ton prêt qu'à cinquante pour cent.

mascarille. Sans aucun intérêt...

lélio. Crois-tu que je sois assez bas pour ne pas reconnaître ta bonté? Si tu te contentes de. trente pour cent , je le considérerai comme une preuve du plus grand désintéressement.

mascarille. Sans intérêts, vous dis-je...

lélio. Mais je t'en prie, Mascarille, songe donc que le juif le moins juif prend vingt pour cent.

mascarille. En un mot, sans intérêts, ou...

lélio. Soit donc!...

mascarille. Ou pas de prêt.

lélio. Eli bien ! puis donc que tu veux par là ne mettre aucune borne à ton amitié pour moi...

mascarille. Sans intérêts!...

lélio. Sans intérêts!... J'en rougis... Sans intérêts tu me prêtes donc pour quinze ans... Quoi? Quelle somme?...

mascarille. Sans intérêts, pour quinze ans... Je vous prête les cent soixante- quinze écus de gages que j'ai placés chez vous depuis sept ans.

lélio. A quoi penses-tu? Les 175 écus que je te dois déjà?

mascarille. Il s constituent toute ma fortune, et je consens encore de tout cœur à vous les laisser pour quinze ans, sans intérêts, sans intérêts.

lélio. Parles-tu sérieusement, maroufle?

mascarille. Maroufle? Cela ne respire pas le moins du monde la reconnaissance.

lélio. Je vois bien où j'en suis : être sans honneur, canaille, infâme flagorneur, fourbe...

mascaeille. Un homme sage oppose le même front à la louange et au blâme, aux flatteries et aux invectives. Vous l'avez vu tout à l'heure, vous le voyez maintenant.

lélio. Quel masque prendrai -je devant ma sœur?

mascaeille. Un masque d'insolence, à ce que je vous conseille. On n'a jamais commis de déloyauté tant qu'on a soi-même le cœur de se justifier... « C'est un malheur pour toi, ma sœur, je l'avoue. Mais qui peut y remédier? Que je sois mort si, dans toutes mes prodigalités, j'aurais jamais supposé que je dissipais le tien avec le mien ! . . . » Voilà à peu près ce qu'il vous faudrait lui dire, monsieur...

lblio. (Après un instant de réflexion.) Oui, voici le seul moyen : je vais le proposer à Staléno. Viens, drôle!...

mascaeille. Le chemin du tripot où je devais vous accompagner, monsieur, est de côté-ci.

lélio. Va au diable, avec ton tripot!... Mais n'est-ce pas M. Staléno lui-même que je vois venir?

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