‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 64 sur 114 · ADRASTE, THÉOPHANE · texte numérisé non relu

ADRASTE, THÉOPHANE

théophane. Vous ne le prendrez pas mal, Adraste, si je finis par me plaindre de la hautaine indifférence que vous ne cessez de me montrer? Depuis un mois déjà nous sommes dans la même maison , et nous attendons le même bonheur , que deux aimables sœurs doivent nous donner. Pensez -vous cependant, Adraste, que nous pouvons encore être invités d'une manière plus urgente à nous aimer et à faire entre nous amitié de frères? Combien de fois n'ai-je pas insisté sur ce point?...

adeaste. Et chaque fois vous avez vu que je ne veux pas m'y engager. Amitié? Amitié entre nous?... Savezvous, vous demanderai-je, ce que c'est que l'amitié?

tiieophane. Si je le sais?

adeaste. On est surpris par toute demande à laquelle

(1) TÂhertin a ici le sens rie l'expression mnierne : esprirfort. N-ns avons employé le ûjoI tiu dix-humeuic siècle.

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on ne s'attend pas. Bien , vous le savez. Mais ma manière de penser et la vôtre , les connaissez-vous donc aussi ?

théophaxe. Je vous comprends. Ainsi donc, peutêtre devons-nous être ennemis?

adeaste. Vous m'avez joliment compris ! N'y a-t-il donc pas de milieu? N'y a-t-il donc pour l'homme qu'une alternative, aimer ou haïr? Restons indifférents l'un à l'égard de l'autre. Et je sais que c'est là aussi votre propre désir. Permettez-moi au moins de vous enseigner la sincérité.

théophaxe. J'attends. Mais m'enseignerez-vous toutes les perfections de cette vertu?

adeaste. D'abord demandez-vous à vous-même, si toutes ses perfections vous sont connues.

théophaxe. Certainement. Et pour vous montrer que votre futur élève a quelque habileté sur la matière ; voulez-vous bien m'en laisser faire un essai?

adeaste. Très volontiers.

théophaxe. A la condition que mon essai ne sera pas un chef-d'œuvre. Écoutez donc , Adraste. — Mais permettez-moi de commencer par une flatterie à mon endroit. Je n'ai jamais jusqu'ici trouvé personne de digne de mon amitié: j'ai été circonspect: j'ai été avare de mon amitié. Vous êtes le premier auquel je l'ai offerte ; et vous êtes le seul que je veuille obliger à l'accepter... En vain votre regard dédaigneux me dit que je n'y réussirai pas. Si. j'y réussirai. Votre propre cœur m'en est garant: votre propre cœur, Adraste, lequel est infiniment meilleur que votre esprit ne le souhaiterait peut-être, lui qui s'est amouraché de certaines opinions d'éblouissante apparence.

adeaste. Je hais les louanges, Théophane, et particulièrement celles qui sont données à mon cœur aux dépens de mon esprit. Je ne sais pas précisément par quelles faiblesses (mais ce doit être par des faiblesses;, mon cœur vous plaît tant : niai* ce que je sais, c'est que je ne r>erai tranquille que lorsque, avec l'aide de mon esprit, je les aurai réprimées.

théophane. J'ai à peine commencé la preuve de ma sincérité, et déjà votre susceptibilité se cabre. Je n'irai pas plus loin...

adeaste. Allez aussi loin que vous voudrez. Veuillez continuer.

théophane. De vrai?... Votre cœur est donc le meilleur qu'on puisse trouver. Il est trop bon pour être l'esclave de votre esprit, que le nouveau* l'étrange a ébloui, qu'une apparence de solidité entraîne à de brillantes erreurs, et qui, par l'attrait que celles-ci renferment, veut vous entraîner de toutes ses forces à ce qui ne peut être que mauvais et contraire à la vertu. Appelez cela, comme vous voudrez : libre-pensée, esprit fort, déisme, ou, si vqus ne voulez pas prostituer d'honorables dénominations , appelez-le : philos ophisme ; c'est là une monstruosité, c'est là la perte de l'humanité. Et vous, Adraste, vous que la nature a désigné pour un de ses ornements, vous qui ne devriez obéir qu'à vos propres sentiments, pour en arriver là, vous déshonorez à dessein tout ce qu'il y a en vous de noble et de grand. Vous vous ravalez avec réflexion de toute votre hauteur au niveau de la tourbe des libertins, pour obtenir parmi eux une renommée , auprès de laquelle je préférerais choisir tous les déshonneurs du monde.

adeaste. Vous vous oubliez, Théophane, et si je ne vous interrompais pas, vous finiriez pas croire que vous vous trouvez sur un terrain où vous pourriez sans encombre bavarder tranquillement des heures entières.

théophane. Non, Adraste, ce n'est pas un sermonneur importun que vous interrompez ; songez-y , ce n'est qu'un ami que vous interrompez, — je prends ce titre malgré vous, — qui avait à s'acquitter d'une preuve de franchise.

adeaste. Et qui m'a servi une preuve de son adulation ; — mais d'une adulation déguisée, d'une adulation qui se revêt d'une certaine aigreur, pour en paraître d'autant moins une adulation. — Vous en arriverez à ce que je vous méprise. — Si vous connaissiez la sincérité, vous m'auriez dit en face tout ce que vous pensez

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de moi dans votre cœur. Votre bouche ne m'aurait point prêté un bon côté que votre intime conviction ne m'accorde pas. Vous m'auriez directement injurié, comme un scélérat qui ne cherche à se soustraire à la religion, qu'afin de pouvoir plus sûrement s'adonner à ses passions. Et, pour vous exprimer plus pathétiquement, vous m'auriez appelé gibier d'enfer, démon incarné. Vous n'auriez épargné aucune malédiction ; bref, vous vous seriez montré tel qu'un théologien doit se montrer contre les contempteurs de sa superstition, ou même de son autorité.

théophaxe. Je suis atterré. Quelles idées avez- vous là?

adeaste. Des idées que j'ai recueillies de mille exemples. — Mais nous allons trop loin. Je sais ce que sais , et j'ai depuis longtemps appris à distinguer le masque du visage; c'est une farce de carnaval : plus beau le masque, plus laid le visage.

théophane. Vous voulez dire par là?..

adeaste. Je ne veux dire qu'une chose : c'est que j'ai jusqu'ici trop peu de raisons, de réduire à votre guise la généralité de mon opinion sur les membres de votre ordre. J'ai trop longtemps, en pure perte, cherché une exception, pour espérer trouver la première en vous. Il faudrait que je vous connusse depuis plus longtemps, il faudrait que je vous eusse connu dans des circonstances différentes, pour...

théophane. Pour reconnaître la sincérité de mon visage et pour ne pas le prendre pour un masque. Bien! Mais comment pouvez -vous en arriver à cette opinion plus vite qu'à me juger digne de votre commerce plus intime ? Faites de moi votre ami , et mettez-moi à l'épreuve...

adeaste. Doucement ! L'épreuve viendrait trop tard. si je vous avais déjà choisi pour mon ami. Je crois que l'épreuve doit passer d'abord.

théophane. Il y a des degrés dans l'amitié, Adraste, et je ne réclame pas encore le plus intime.

adeaste. Bref, vous n'êtes pas même apte au moinb intime.

théophane. Je n'y suis pas apte? Où gît l'impossibilité?

adeaste. Connaissez-vous bien, Théophane, un livre qu'il faut nommer le livre des livres ; qui contient tous nos devoirs , qui nous apprend les préceptes les plus certains sur toutes les vertus? Et cependant il ne contient pas un mot de méditation sur l'amitié.

théophane. Je vous vois venir, Adraste. A quel Coll'm avez-vous emprunté cette pauvre défunte d'objection?

adbaste. Emprunté ou trouvé moi-même? c'est tout un. C'est un pauvre esprit que celui qui rougit d'emprunter des vérités.

théophane. Des vérités?... Vos autres vérités sontelles aussi bonnes ? Pouvez-vous m'écouter un instant ? '

adeaste. Prêcher de nouveau?

thÉ' >phane. Ne m'y forcez-vous pas? Ou voudriez-vous qu'on laissât sans réponse vos moqueries superficielles, afin qu'elles parussent de la sorte être sans réplique?

adeaste. Et qu'y pouvez-vous donc répondre?

théophane. Ceci. Dites-moi seulement si l'amour est au dessous de l'amitié, ou l'amitié au dessous de l'amour. L'amitié sans aucun doute. Celui donc qui commande l'amour dans son immense étendue, celui-là ne commande-t-il pas aussi l'amitié? Je dois le croire; et il est si peu vrai que notre législateur n'ait pas cru l'amitié digne de son commandement, qu'il a plutôt établi la doctrine d'une amitié universelle.

adeaste. Vous lui imputez des absurdités. Une amitié universelle? Qu'est-ce là? Mon ami doit être l'ami du monde entier !

théophane. Il n'y a donc peut-être pour vous rien de l'amitié dans cet accord, dans cet intime attrait de l'un vers l'autre, dans cette chaîne invisible qui attache fortement deux âmes par la pensée et par le vouloir.

adeaste. Oui, voilà seulement pour l'amitié.

théophane. Cela seulement? Vous vous contredisez donc vous-même.

adeaste. Oh! vous autres, vous trouvez partout des contradictions, excepté là où il y en a réellement.

théophane. Réfléchissez à ceci. Si cet accord des âmes, spontané sans cloute, qui git en nous dans l'harmonie avec un autre être individuel, constitue seul la véritable amitié : comment pouvez-vous prétendre qu'il soit l'effet d'une loi? Où il se rencontre, il ne doit pas avoir été commandé. Et comment pouvez-vous mettre à la charge de notre législateur d'avoir, dans cette pensée, omis l'amitié? Il nous a ordonné une plus noble amitié, qui se communique d'après les perfections reconnues , qui ne se laisse pas gouverner par la nature, mais qui dirige la nature même.

adeaste. Oh! verbiage!

théophaxe. Il faut que je vous dise ceci, Adraste, quand même vous pourriez aussi bien le savoir que moi, et que même vous le sachiez. Que penseriez-vous de moi si je n'essayais pas de détourner de moi, de toutes mes forces, ce soupçon que la religion ferait de moi un contempteur de l'amitié, la religion dont vous pourriez trop volontiers braver un fondement important? Ne me considérez pas d'un air si dédaigneux; ne vous détournez pas de moi d'une si outrageante façon...

adeaste. (A part.) Vermine de prêtre!

théophaxe. Je vois que vous avez besoin de temps pour réfuter la première répugnance qu'éveille naturellement une réfutation de vos idées favorites... Je vous quitte. J'ai appris d'ailleurs à l'instant qu'un de mes parents est arrivé par la malle-poste. Je vais à sa rencontre et j'aurais l'honneur de vous le présenter. (Il sort.)

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