‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 84 sur 114 · SCENE III ADRASTE, JULIANE · texte numérisé non relu

SCENE III ADRASTE, JULIANE

juliane. Adraste, il vous faudra de la patience avec elle. — Mais elle en mérite aussi ; car elle a le meilleur cœur du monde, sa langue seule en médit.

adeaste. Trop bienveillante Juliane ! Elle a le bonheur d'être votre sœur; mais combien elle sait mal profiter de ce bonheur! J'excuse toute femme qui n'a pas pu grandir sans défauts considérables, parce qu'il lui a fallu grandir sans éducation et sans bons exemples ; mais excuser une femme qui a eu pour modèle une Juliane, ma politesse ne s'étend pas jusque-là...

juliane. Vous êtes irrité, Adraste; comment pourriez-vous être juste?

adeaste. Je ne sais pas ce que je suis en ce moment; mais je sais que je parle d'après mon sentiment...

juliane. Il est trop vif pour persister longtemps.

adeaste. Alors vous me prédisez mon malheur.

juliane. Comment?... Vous oubliez quelle est votre position avec ma sœur?

adeaste. Ah! Juliane, pourquoi faut-il que je vous dise que mon cœur n'est pas à votre sœur?

juliane. Vous m'effrayez...

adeaste. Et je ne vous ai pas encore dit la plus petite partie seulement de ce que j'ai à vous dire.

juliane. Alors permettez-moi de vous en épargner la plus grande. (Elle veut s'éloigner.)

adeaste. Où allez-vous? Je vous aurais découvert mon changement, et vous ne voudriez pas entendre les causes qui m'y ont porté. Vous voudriez me quitter avec le soupçon que je suis un inconstant, un volage?

•JULIAKE. Vous vous trompez. Ce n'est pas moi; c'est mon père et ma sœur qui ont seuls le droit d'exiger de vous une justification.

adeaste. Seuls ? Ah !.. .

juliaxe. Ne me retenez pas plus longtemps...

adeaste. Un instant seulement, je vous en prie. On entend les plus grands criminels...

JULIANE. Leurs juges, Adraste ; et moi, je ne suis pas votre juge.

adeaste. Mais je vous conjure de vouloir bien l'être en ce moment. Votre père, très belle Juliane, et votre sœur me maudiront et ne me jugeront pas. Il n'y a que vous que je croie capable de la justice qui me consolera.

juliane (A part.) Me voilà, je crois, persuadée de l'écouter. — Eh bien ! dites donc, Adraste, ce qui vous a ainsi prévenu contre ma sœur.

adeaste. C'est elle-même. Elle est trop peu femme, pour que je puisse l'aimer comme une femme. Si ses traits n'affirmaient pas son sexe, on la prendrait pour un jeune adolescent inculte, déguisé, trop inhabile encore pour jouer son rôle. Quel babil ! Et quel esprit que celui qui inspire ce babil ! Ne dites pas que chez elle babil et esprit ont peu ou point de rapport ensemble. Ce serait d'autant pis. Ce désaccord qui fait naître cette dissemblance rend, il est vrai, moins répréhensibles les fautes d'une telle personne ; mais il altère aussi tout le bien que cette personne peut encore avoir en elle. Si ses mordantes épigrammes, si ses remarques désavantageuses doivent s'oublier parce qu'elle ne pense pas aussi mal qu'elle n'a coutume de parler, n'est-ce pas une raison de considérer de même ce qu'elle dit d'honorable et d'obligeant, comme des sons vides de sens, parce qu'elle ne pense peut-être pas alors aussi bien qu'elle parle? Comment juger de sa façon de penser, quand on ne doit pas l'apprécier d'après sa manière de parler? Et si, dans un tel cas, la conclusion des paroles ne révèle pas de sentiment, pourquoi y en aurait-il dans sa pensée? Elle dit sèchement qu'elle

commence à me haïr : dois-je croire qu'elle m'aime encore? Alors il me faudrait croire par contre qu'elle me haïrait , si elle me disait qu'elle commence à m'aimer.

juliane. Adraste, vous traitez trop sévèrement ses petites agaceries, et vous confondez fausseté avec légèreté. On peut lui reprocher cent fois le jour cette dernière chose, et on ne saurait lui inculper la première. Il faut apprendre de ses actions et non de ses paroles, qu'elle a dans le fond l'âme la plus douce et la plus tendre."

adeaste. Ah! Juliane, les actions dérivent des paroles, celles-ci en sont comme les éléments : comment supposer que celle-là agira avec rectitude et prévoyance, qui a eu l'habitude de ne parler jamais avec rectitude et prévoyance ? Sa langue n'épargne rien, rien même des choses qui pour elle devraient être les choses les plus sacrées du monde. Devoir, vertu, décence, religion : tout cela est en proie à ses railleries...

juliane. Assez, Adraste ! Vous auriez dû être le dernier à faire cette remarque.

adeaste. Et pourquoi?

juliane. Pourquoi? — Faut-il parler sincèrement?

adeaste. Comme si vous pouviez parler autrement...

juliane. Si tous les efforts de ma sœur pour vous paraître plus légère qu'elle ne l'est en effet, si son acharnement à railler, ne dataient que d'un certain temps, et que ce certain temps fût celui de votre séjour ici; que diriez-vous?

adeaste. Que dites-vous là?

juliane. Je ne veux rien dire, sinon que vous l'auriez entraînée par le mauvais exemple. Où la passion de plaire ne peut-elle pas nous conduire? Quand vous auriez même encore moins manifesté vos pensées : — et vous les avez assez souvent et assez clairement exprimées — Henriette les aurait encore devinées. Et aussitôt qu'elle les a eu devinées, il lui est venu la résolu-

tion, très naturelle à une ardente jeune fille, de se faire aimer en mettant sa façon de penser à l'unisson de la vôtre. Seriez -vous bien assez cruel pour lui imputer à crime ce dont vous devriez la remercier comme d'une flatterie?

adeaste. Je n'ai aucune reconnaissance pour qui a la petitesse de mettre son caractère à l'unisson du mien ; et c'est une triste flatterie à mon adresse, que de me prendre pour un fou à qui ne plairait rien que sa manière de penser et qui voudrait voir partout de pâles copies et de ternes reflets de lui-même.

juliane. Mais de cette façon vous ferez peu de prosélytes.

adeaste. Que pensez-vous de moi, très belle Juliane? Moi, faire des prosélytes ? Folle entreprise ! A qui jamais ai-je voulu par séduction ou violence imposer mes pensées? Je serais désolé de les savoir répandues dans le peuple. Si je les ai souvent exprimées hautement et avec véhémence, c'était dans le but de me justifier et non pas de persuader les autres. Si mes idées se popularisaient trop, je serais le premier à les abandonner et à adopter les idées opposées.

juliane. Vous ne cherchez donc que l'extraordinaire ?

adeaste. Non, non pas l'extraordinaire, rien que le vrai; et cela en est, hélas! une conséquence, je n'en puis mais. Il m'est impossible de croire que la vérité soit générale, aussi impossible que de croire que dans le monde entier il fasse jour à la même heure. Ce qui, sous l'apparence de la vérité, s'est glissé parmi les peuples et qui est adopté même par les plus imbéciles, n'est certainement pas la vérité, et il faut courageusement mettre la main à s'en dépouiller, si l'on veut arriver à voir l'erreur dans toute sa hideur et toute sa nudité.

juliane. Quelle n'est pas la misère humaine et quels ne sont pas les torts du Créateur, si vous avez raison, Adraste ! Ou la vérité n'existe pas, ou elle doit être telle qu'elle puisse être à la portée du plus grand nombre.

de tous, même au moins sur les points les plus essentiels.

adkaste. Ce n'est pas la faute de la vérité qu'elle ne soit pas telle, mais la faute des hommes. — Nous devons vivre heureux sur la terre ; c'est pour cela que nous sommes créés, pour cela seulement et uniquement. Toutes les fois que la vérité contrarie ce grand but, on est obligé de la mettre de côté : car il n'y a que peu d'esprits qui puissent trouver dans la vérité leur bonheur. On laisse alors au peuple ses erreurs; on les lui laisse parce qu'elles sont la base de son bonheur et le soutien de l'État, qui y trouve pour lui-même sécurité, abondance et joies. Lui ôter la religion, c'est lâcher, dans un gras pâturage, un cheval sauvage qui, aussitôt qu'il se sent libre, préfère s'enfuir dans les forêts stériles et y souffrir de la famine, que de gagner tout ce dont il a besoin par un service commode. — Ce n'est pas au peuple seulement, mais c'est encore à une autre partie de la famille humaine qu'il faut conserver la religion; à la plus jolie, pour laquelle je crois qu'elle est une sorte d'ornement et une espèce de frein. La piété va très bien à la modestie féminine, elle donne- à la beauté quelque chose de noble, de reposé, de langoureux...

jtjliane. Arrêtez, Adraste ! Vous faites aussi peu d'honneur à mon sexe qu'à la religion. Vous placez l'un dans la même classe que le peuple, malgré la subtilité du détour; et quant à l'autre, vous en faites au plus une sorte de fard qui augmente le nombre des ustensiles, sur notre toilette. Non, Adraste, la religion est un ornement pour l'humanité tout entière, et son ornement le plus indispensable. Hélas! vous la méconnaissez par orgueil ; mais par un faux orgueil. Qu'est-ce qui peut remplir notre âme d'idées plus sublimes que la religion? Et qu'est-ce qui peut faire éclater la beauté de l'âme, que de telles idées : de nobles idées de Dieu, de nous, de nos devoirs, de notre destinée? Qu'est-ce qui peut rendre notre cœur, ce rendez-vous de toutes les passions perverses et inquiètes, plus pur et plus

calme, que cette religion-là même? Qu'est-ce qui peut plus qu'elle nous relever dans le malheur? Qu'est-ce qui peut plus qu'elle faire de nous de vrais hommes, de bons citoyens, de loyaux amis? — Je rougis presque, Adraste, de vous parler si sérieusement. Ce n'est sans doute pas là l'accent qui vous plaît dans une femme, quoique l'accent contraire paraisse vous plaire aussi peu. Tout cela, vous l'entendez d'une bouche plus persuasive, de la bouche de Théophane...

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